Divines et Innocentes

Divines et Innocentes

Ma page 2.

La nuit enveloppait la Riviera, embrasée par les lueurs scintillantes et dorées de la côte qui venaient lécher la mer endormie. C’était une de ces soirées moites et enivrantes de Juin où l’air chaud semblait chargé de promesses charnelles. En s’extrayant de l’habitacle, la femme révéla une silhouette sculpturale et résolument sensuelle. Ses longues jambes galbées, dignes de celles d'une danseuse brésilienne voluptueuse, s’étiraient sous une tenue à la fois élégante et diablement provocante, moulant à la perfection ses formes généreuses. Elle portait une robe portefeuille en soie noire fluide, fendue avec audace sur le côté, qui suivait le moindre frémissement de ses hanches à chacun de ses pas. Le tissu épousait à la perfection la cambrure de ses reins et mettait en valeur une poitrine opulente, subtilement dessinée par un décolleté plongeant. Sous cette étoffe légère, chaque mouvement révélait la cambrure de ses jambes interminables et galbées, sublimées par des sandales à talons hauts qui allongeaient encore sa silhouette pulpeuse.

Julie s’introduit dans la cabine et se déshabilla en un tour de main. Pour gagner du temps elle portait son maillot de bain sur elle. Un Maillot de bain 1 pièce à motif floral assez sobre qu’elle aimait bien pour ses nervures et coutures qui affinaient sa silhouette, et en ce moment elle en avait bien besoin. Depuis son retour en France, elle avait pris trois kilos, passant de la taille 40 à 42. Son médecin traitant prétendait qu’elle mangeait trop et qu’elle avait une mauvaise hygiène de vie. Foutaises ! C’était tout simplement son changement de rythme et un peu moins d’activité physique depuis sa vie sédentaire en France qui venaient perturber ses glandes hormonales, celles qui font la pluie et le beau temps chez une femme depuis la nuit des temps, et qu’il est si difficile de maîtriser. Alors elle y remédiait comme elle peut, en faisant attention à ce qu’elle mangeait – sans trop se priver quand même, il ne fallait pas exagérer et les privations ce n’était pas trop son truc – et en s’obligeant à deux séances de natation par semaine pour maintenir sa condition physique. Et pour ses kilos en trop elle faisait avec, se persuadant que c’était temporaire et qu’elle allait retrouver la ligne. Aucun complexe. Elle n’avait jamais été mince de toute façon et avait toujours assumé sa silhouette plantureuse. Avec ses avantages. Une poitrine généreuse qui lui faisait des décolletés vertigineux et des fesses tout aussi généreuses qui mettaient sa chute de reins en valeur. Avec ce petit déhanché sensuel dans sa façon de se mouvoir, cette assurance des femmes sûres de leur pouvoir de séduction. Tout cela plaîsait énormément aux autres. Cela n’était-il pas le plus important ?

 Les hommes se retournaient souvent sur son passage, mais cela cela n’avait aucun intérêt. Juste une peu flatteur…

 Les femmes se retournaient des fois sur son passage, et cela avait beaucoup plus d’intérêt. Juste très excitant…

Elle mit ses affaires dans le casier, le ferma, attachant ensuite le bracelet où était fixé la clé sur sa cheville gauche.

Tandis qu’elle prennait une bonne douche chaude qui lui fit énormément de bien elle jetta un coup d’oeil sur le côté, où apparaîssait une partie du bassin olympique. Tout était calme, comme elle le soupçonnait. S’adaptant à ses horaires de travail, elle venait à la piscine comme elle pouvait, sans aucune habitude. Cette-fois ci elle était arrivée plus tard, réalisant avec plaisir en se garant sur le parking que celui-ci était presque vide. Tant mieux. Peu de nageurs, pas d’enfants et leurs cris insupportables, et comble du bonheur le grand bassin était libéré des lignes prévues pour les entraînements des clubs, ce qui était rare. Elle apprécia le silence, encore plus motivée. Tout s’annoncait bien. Elle fût un peu moins motivée en enfilant ses lunettes et son pince-nez, l’anti- drague certainement le plus efficace qu’elle connaissait, mais elle n’était pas là pour draguer. Quoi que… Parmi la dizaine de personnes présentes qui faisaient des longueurs, elle repèra une silhouette féminine qui nageait avec énergie et application, un crawl aussi parfait que puissant. Non seulement c’était une excellente nageuse, mais le peu qu’elle aperçut laissait deviner un beau corps, aux épaules bien dessinées, pas trop musclées, juste ce qu’il fallait, et des longues jambes qui s’étiraient dans des mouvements amples plein de grâce. Cela était prometteur, mais elle se résonna en se disant qu’elle n’était pas là pour ça. Et de toute façon sa tenue ne s’y prêtait pas, un véritable reméde contre l’amour ! Heureusement qu’elle ne mettait pas de bonnet de piscine, seul signe de coquetterie de sa part, pour laisser libre sa longue crinière de feu qui , elle le savait – comme elle savait en user et abuser - était une carte maîtresse de sa beauté. Parmi tant d'autres.... Une chevelure rousse flamboyante qui attirait irrésistiblement tous les regards. On ne se refait pas ! Mais là il fallait vraiment qu’elle soit sérieuse et se concentre sur sa séance. Ce qui ne l’empêcherait pas de se mettre à nager à côté de cette femme – ou jeune femme – puisque sa curiosité était attisée. Et pourquoi pas en voir davantage, si les promesses étaient tenues ou si la déception serait de mise. Et cela ajoutait un peu de piquant à sa séance de natation.

Allez, il fallait y aller, ne pas se laisser distraire, une quinzaine de longueurs l’attendaient. Elle se glissa dans l’eau en empruntant l’échelle, avec un petit frisson devant la fraîcheur de l’eau qui devait avoisiner les 24 ou 25 degrés. Ce n’était pas grave, Julie allait vite se réchauffer avec ses longueurs, qu’elle entama en prenant calmement son temps et avec application. Au début, elle nageait toujours en ménageant ses efforts, faisant attention de ne pas se laisser essoufflée ; puis après, trouvant son rythme, elle se permettait d’accélérer progressivement. Ce qu’elle s’autorisa dès les 300 mètres parcourus. La belle inconnue l’avait dépassée une fois, laissant dans son sillage la vision d’une paire de fesses terriblement alléchante, ronde et ferme, légérement hâlée, et de jolies jambes qui brassaient l’eau dans un rythme à la fois vigoureux et élégant. Elle alternait brasse et crawl, avec certainement un plan d’entraînement bien établi qu’elle respectait à la lettre, sans se départir de son objectif. A chaque fois qu’elle la croisait, Julie essayait discrétement de l’observer, cherchant d’autres indices, mais entre les mouvements de l’eau, le bonnet et les lunettes de la jeune femme, et ses propres lunettes qui prenaient la buée, tout restait dans un flou suggestif. Mais le peu qu’elle voyait et son intuition lui dictaient que sa nageuse inconnue était une belle femme. Et jeune. Entre vingt et vingt çinq ans certainement, avec une marge d’erreurs très faible. Dommage… Trop jeune pour elle. Ce qui ne l’empêchait pas d’être toujours intriguée. Quand elle la dépassa pour la seconde fois, Julie essaya de la rattrapper pour rester juste derrière elle, et la mâter à son aise plus longuement. Elle avait des jambes et des fesses trop craquantes, impossible de ne pas regarder ! Julie sourit intérieurement en se disant qu’elle était décidemment incorrigible ! Et ce n’était plus à son âge qu’elle allait changer ! Après tout, on n’avait qu’une vie et elle la croquait toujours à pleines dents... Elle força l’allure. Peine perdue. Elle se laissa distancer rapidement. Tans pis, tout cela devenait un jeu maintenant, un jeu puéril pour agrémenter sa séance d’entraînement, cette délicieuse blonde était de toute façon trop jeune pour elle, inaccessible, et n’aimait certainement pas les femmes, encore une hétéro qui ne savait pas ce qu’elle perdait ! La vie était mal faite décidemment, quel gâchis que toutes ces femmes qui se raccrochaient à leur hétérosexualité pour rentrer dans le moule et fonder une famille, faire comme tout le monde. D’aprés les dernières statistiques, seulement 1,2 % des femmes s'auto-identifiaient comme homosexuelles ou bisexuelles. C’était peu, mais Julie était persuadée que ces chiffres ne tenaient pas compte de toutes ces femmes qui ne voulaient pas le reconnaître ou se l’avouer, se raccrochant à leur hétérosexualité malgré d’autres envies, ou continuant de le cacher lorsqu’elles franchissaient le cap malgré la libération des mœurs. Enfin, peu importe, Julie avait suffisamment d’expérience pour être persuadée qu’il y’avait un fossé entre les statistiques et la réalité, et elle s’interroga malgré elle sur les mœurs de cette jolie inconnue qui décidemment occupait un peu trop ses pensées. Mariée ? Avec déjà un ou des enfants ? Célibataire ? Hétéro ? Lesbienne ou Bi ? Ou hétéro avec des tendances ? Ou… ? Bon sang, elle divaguait, c’était la première fois qu’une femme provoquait autant d’interrogations alors qu’elle ne la connaissait même pas et ne savait même pas à quoi elle ressemblait. Car, sous le bonnet et derrière les lunettes, cette jeune femme n’était peut-être pas aussi jolie qu’elle le paraissait. Un corps splendide, oui, mais de visage grosse interrogation ! En la croisant une nouvelle fois, elle essaya, en perdant toute prudence pour rester discréte, de l’observer plus longuement. Et, cette fois-ci, elle eut une vague impression de la connaître, quelque chose de familier dans l’oval du visage, des traits apparemment réguliers, beaux, une bouche sensuelle, mais encore une fois les conditions déplorables dans lesquelles elles étaient toutes les deux avec leur tenue de nageuse rendait tout méconnaissable. En tout cas, ce dont elle fut certaine, c’est que la jeune femme avait maintenant les traits tirès par l’effort – à peine – et constata que ses mouvements étaient davantage saccadés, moins réguliers, tout en gardant le même rythme. Elle fatiguait mais n’abandonnait pas. Déterminée et têtue. Comme elle. Ce qui n’était pas pour lui déplaire. Cette jeune femme s’était fixée un objectif et ferait tout pour l’atteindre. Julie ne pu s’empêcher de sourire en réalisant que ce soir, exceptionnellement, elle n’avait rien réalisé de performant, toute distraite par sa belle inconnue. Cela faisait longtemps qu’elle avait perdu le compte de ses longueurs. Vingt peut-être… Certainement pas vingt çinq. Pas assez fatiguée pour ça… Et aucune envie de continuer alors que sa mystérieuse nageuse venait de s’arrêter, agrippée au bord de la piscine en haletant. Vite, Julie sortit de sa trajectoire d’une poussée et se dirigea vers elle en brassant pour se mettre à sa hauteur. C’est d’une voix un peu essoufflée qu’elle lui adressa la parole :

- Félicitations, je vous ai observée et vous êtes une excellente nageuse. Vous faites partie d’un club ?

Tête baissée, reprenant sa respiration, la jeune femme se tourna vers elle et lui sourit.

- Non, pas du tout, je nage pour mon plaisir, tout simplement…

Voix douce, cristaline, enfantine, accompagnée d’un sourire radieux qui semblait irradier tout autour d’elle… Elle se pinça la lèvre inférieure avec un air puéril et Julie crut défaillir. Elle était sous le charme et ne fit rien pour en sortir. 

- Et bien je peux vous dire que la Fédération française de natation se prive d’une excellente championne ! Dit-elle d’un air faussement thêatral.

La jeune femme rejeta la tête en arrière et éclata d’un rire spontané qui avait quelque chose de frais et de communicatif.

- Merci, c’est gentil, mais je ne mérite pas ce compliment. Des fois je nage avec les pros qui sont dans les lignes juste à côté et croyez-moi j’ai l’impression de faire du surplace, de m’enliser dans des sables mouvants tellement je suis à la traîne !

Spirituelle et avec de l’humour. Julie se sentait sur un nuage et n’avait aucune envie d'en descendre. C’était bon de se laisser porter par le souffle grisant de la séduction. Cette fille lui plaisait terriblement et, même s’il ne se passait rien, il fallait profiter du moment présent. Elle aimait flirter dans une bulle sensorielle de légèreté qui rendait la vie plus plaisante. 

- Vous avez fait combien de longueurs ? Demanda t-elle. Car croyez-moi vous ne donniez pas l’impression de vous débattre dans des sables mouvants. C’est plutôt moi qui nageait avec des blocs de ciment au pied !

La jeune femme éclata encore de rire, le visage illuminé par une joie de vivre qui faisait plaisir à voir.

- Trente. Pour l’instant je me maintiens à trois kilométres, et je compte augmenter la distance le mois prochain. Et vous ?

Julie haussa les épaules d’un air penaud.

- Oh, moi ? Juste la moitié ... Et je compte diminuer la distance le mois prochain. Question de ménager mon pauvre petit coeur un peu trop fragile et trop vieux pour toutes ces efforts !

 Le rire de la jeune femme partit de plus belle. Julie adorait son rire. Et cette sorte d’insouciance et de spontanéité naturelle qui l’auréolait d’un charme fou. En même temps qu’elle était secouée par ses éclats de rire elle ôta sa paire de lunettes et Julie croisa alors un regard d’une douceur incroyable, d’un vert émeraude, où il était si facile de se noyer. Son coeur, du coup, loupa un battement.

- Mais vous n’êtes pas vieille ! lui dit la jeune femme d’un ton sincère.

- Tout est relatif, mais merci en tout cas, répondit Julie avec bonne humeur.

Toute subjuguée par son adorable interlocutrice, elle se rendit compte qu’elle n’avait toujours pas retiré ses lunettes pleines de buée – ce qui la faisait voir encore trouble comme une myope – et surtout, comble de l’horreur, elle avait gardé son pince-nez. En retirant tout cela elle garda une main sur le rebord de la piscine mais, sans le faire exprés, laissa remonter ses épaules et sa poitrine au-dessus de la surface de l’eau. Au moment où elle otait sa paire de lunettes, y voyant enfin beaucoup mieux, elle intercepta le regard de la jeune femme dans son décolleté. Une brève seconde, mais suffisamment pour la sentir troublée. Ses seins opulents qui débordaient du maillot et tendaient le tissu comme s’ils allaient tout faire craquer passaient difficilement inaperçus. De plus, sans savoir si cela était le froid qui commençait à la gagner en restant maintenant statique, ou tout simplement l’excitation d’être en présence d’une femme qui lui plaisait beaucoup, Julie savait que ses mamelons se dressaient insolemment sous le maillot mouillé, aussi visibles que si elle avait porté une tenue transparente.

Et cela, aussi, passait très difficilement inaperçu.

Elle eut l’impression que le visage de son adorable inconnue s’empourprait légérement, mais en était-elle certaine ? Mais elle donna l’impression en tout cas d’être nerveuse, perdant son beau sourire juvénile. Comme pour se donner une contenance ou sortir de son trouble, la jeune femme ôta son bonnet de bain d’un geste désinvolte, libèrant une chevelure blonde comme le blé, coupée mi-court, dont elle repoussa derrière ses oreilles des mèches rebelles, laissant juste une petite frange folle devant son joli front.

Et ce fût à cet instant pour Julie que tout lui apparut comme une évidence, une lumière qui jaillit dans un brouillard d’obscurité pour tout éclairer. Bon sang ! Ces cheveux blonds ! Cette bouche pulpeuse et sensuelle ! Ces yeux limpides et d’un vert intense ! Cette impression de familiarité qui l’avait submergé un bref instant en la croisant ! Comment était-ce possible ? Le portrait craché de sa mère !...

Confuse, elle balbutia :

- Ingrid ? C’est… c’est toi ?

L’autre sembla se mortifier, les yeux agrandis par la perplexité, le front barré par une concentration absolue, avant de la reconnaître à son tour et s’écrier :

- Tata Julie ? Mais oui, c’est incroyable, c’est bien toi !!!

D’un seul élan, elle se jeta à son cou, l’enlaçant avec fougue, au risque de leur faire boire la tasse à toutes les deux. Julie se montra beaucoup moins expansive, encore sous le choc, et surtout confuse de ne pas avoir reconnu immédiatement sa nièce. Et, pire, l’avoir trouvée attirante et l’avoir abordée avec des idées derrière la tête ! Même si cette attirance tombait d’un coup dans les méandres du néant en la reconnaissant, elle ne pu réprimer un frisson voluptueux en sentant ce splendide corps féminin se serrer contre elle. Alerte ! Tous ses voyants clignotérent au rouge de façon alarmante ! Malgré l’odeur du chlore, les effluves capiteux du parfum de sa nièce se révélaient bien plus enivrants que ce qu'elle aurait pu imaginer. En plus d'être canon, elle sentait terriblement bon, et Julie avait été toujours persuadée que l’odeur d'une personne était un déclencheur important du désir. Dans tous les cas, ce frisson se transforma en tremblements incontrôlés, avec les aréoles de ses seins qui pointaient à lui faire mal. Vite, pour se justifier, elle se décolla de sa nièce et s’excusa :

- Pardon, mais je commence à avoir froid. Sortons de l’eau… 

- Oui, oui, bien sûr !

Quand Ingrid s’agrippa à l’échelle pour monter la première, le premier refléxe de Julie fût de regarder ailleurs, mais elle ne pouvait pas lutter. Irrésistiblement attirès, ses yeux se portérent sur le déhanchement gracieux et l’arrondi appétissant des fesses qui montaient devant elle. Ce n'était pas humain d'être aussi bien foutue ! Puis, aussi, vite, elle détourna le regard.

« Oh, reprends-toi bordel de merde ! C’est ta nière que tu reluques comme ça « se sermonna t-elle intérieurement.

C’est crispée qu’elle se retrouva debout face à elle. Ingrid, elle, était détendue et ravie.

- Non mais tu imagines le gag ! On nage côte à côte de longues minutes, on se parle, sans se reconnaître ! C’est du délire !

- On mettra ça sur le compte de ces foutues lunettes qui nous rendent méconnaissables et nous font ressembler davantage à des libellules qu’à des êtres humains !

- Oui, sans parler de la buée, du pince-nez, du bonnet, tous ces trucs horribles qui gâchent en une fraction de seconde tous nos efforts de coquetterie ! Au moins, à la piscine, avec notre look effrayant, aucun risque de se faire draguer par de gros lourdauds, non ? s’exclaffa Ingrid.

Ironie du sort, pensa Julie, c’était elle qui avait été le gros lourdaud, version féminine sans une once de subtilité.

- Oui, c’est certain, répondit-elle avec un petit rire nerveux.

- Comme tu dis, déguisée comme ça on ressemble à tout sauf à des être humains !

Ingrid s’interrompit, jeta des coups d’oeil inquiets autour d’elle, roula de gros yeux effrayés, avec une grimace qui fit froncer comiquement son petit nez retroussé, et ajouta d’une voix grave venue d’outre-tombe :

- Brrrrrr… Les extra terrestres sont parmi nous ! David Vincent les a vus. Pour lui, tout a commencé par une nuit sombre, le long d'une route solitaire de campagne qui l’a menè jusqu’à une piscine municipale, alors qu'il cherchait un raccourci ! Et elles étaient là, dans l’eau, deux créatures horribles barbotant dans l’eau comme des crapauds affublés de yeux globuleux ! Brrrrr… Horreur, malheur !

C’en était trop pour Julie qui partit d’un fou rire incontrôlable ! Bon sang, cela faisait du bien de rire autant, elle ne se maîtrisait plus !

Intrigués, deux nageurs levérent la tête, et de sa cabine le maître -nageur leur jeta un regard désapprobateur avant de replonger le nez dans son livre.

- Et bien, tu connais tes classiques, et je ne te connaissais pas ce don pour le comique ! se réjouit Julie après avoir retrouvé son calme.

- J’ai changé tata depuis le temps… Cela fait presque dix ans que l’on ne s’est pas vu. Ce qui explique aussi que l’on ne se soit pas reconnue tout de suite.

Julie redevint grave et songeuse.

- Dix ans, déjà… Tu as… dans les 24 ans alors si mes comptes sont bons ?

- Bientôt, oui, dans 4 mois. Et toi cela fait longtemps que tu es de retour parmi nous ?

- Deux mois.

- Et tu ne comptais pas me prévenir ?

C’était plus une question qu’un reproche, même si le ton dénotait une certaine déception.

Julie se sentit coupable, ajoutant une couche à sa culpabilité déjà de l’avoir draguée éhonteusement, même si Ingrid ne s’était rendue compte de rien.

- Tu sais, rien n’est jamais aussi simple… c’est compliqué avec ta mère. Et son mari n’en parlons même pas !

- Mais, tata, tu parles là de mes parents ! Je m’en fous ! Je te parle de moi, Ingrid, ta petite nièce, qui est une autre personne à part entiére et qui n’a rien à voir avec vos conflits !

Pas de reproche encore, ni de la colére, mais juste de la tristesse. Une constatation. Julie n’avait aucune excuse, elle le savait, et ne trouva plus rien à dire pour se justifier. Son malaise fut si évident que sa nièce lui sourit de ce sourire ravageur dont elle avait le secret, illuminant son visage d’une joie bienveillante. Et sincère. Enjouée et excitée comme une puce, elle sautilla sur place et se jeta à nouveau dans ses bras.

- Oh ! Je suis tellement heureuse de te revoir !

Julie se crispa d’instinct, son cœur fît une embardée, accueillant encore ce contact étroit avec un frisson étrange qu’elle ne réusit pas à réprimer, mais heureusement l’étreinte dura une brève seconde.

- Bon, tata, il va falloir te faire pardonner, et pour cela je compte sur toi pour rattraper le temps perdu. Maintenant on ne se lâche plus !

Julie sourit. Son entrain et son insouciance étaient de véritables pépites d’or dans ce monde d’hypocrite.

- D’accord, avec plaisir. On a tellement de choses à se raconter, il nous faudra du temps, les journées ne seront pas assez longues…

- Et les nuits aussi ne seront pas assez longues, je compte bien passer des nuits blanches à papoter avec toi.

Bien malgré elle, Julie se dit qu’elle aurait bien passé des nuits blanches avec elle pour faire autre chose que papoter. Elle se traita mentalement d’incorrigible perverse avec un sentiment de honte. Il fallait vraiment qu’elle se calme… Ingrid interpréta son embarras pour autre chose et s’empréssa de vite la rassurer.

- Ne t’inquiète pas pour maman et papa, ils ne sont pas là. Ils vivent à Paris maintenant, ce qui devait être un départ provisoire est devenu définitif en fait. Puis là ils sont en vacances pour trois semaines, ils sont partis avant hier. Et ils n’ont pas besoin de savoir que tu es rentrée, je ne leur dirais rien. On avisera ensuite de ce que l’on doit leur dire. Ou pas…

Julie ne pu retenir un sourire narquois.

- En vacances ? Allons, laisse-moi deviner…

Elle fit semblant de porter une boule invisible qu’elle matérialisa en formant un arrondi avec ses deux mains, puis reprit avec un don inné de comédienne :

- Je vois… je vois… Je vois des vacances organisées, club med, ou une croisière sur un paquebot de luxe… Des vacances où tout est carré, plannifié, dans l’abondance, et une sécurité maximale, sans surtout la moindre prise de risques…

Ce fût au tour de Ingrid d’éclater de rire et elle ne plus s’arrêter une demie minute. Il lui fut difficile de parler tant elle s’exclaffait :

- C’est tout à fait ça, oui, gagné, tata ! Une croisière de luxe sur la mer Egée avec des étapes chronométrées à la seconde et des guides très prévenants et attentionnés, se pliant en quatre pour satisfaire les besoins de leurs clients. Tout ce que papa et maman adorent. Au début, papa avait envisagé l’idée d’une croisière sur le Nil, mais mamam a pris peur… Trop de risques… On ne sait jamais...une attaque terroriste ? Des crocodiles tapis et à l'affût au fond du fleuve ? Ou pire encore… alors ils ont opté pour une destination moins… dangereuse. Tu sais, ce n’est plus maintenant qu’ils changeront, et c’est ce qui fait tout leur charme, je les aime comme ça !

Julie se rendit compte que sa moquerie était maladroite, elle n’avait aucun droit de critiquer les parents de la jeune femme, surtout ouvertement devant elle. Décidemment, ce soir elle accumulait les erreurs. Elle n’était pas dans son état normal, complétement confuse, ne sachant pas comment gérer cette situation alors qu’elle se sentait toujours attirée par sa jeune nièce, et ce malgré tous ses efforts pour rejeter ce trouble qu’elle lui inspirait. Puis la tenue en maillot n’aidait pas ! Cela dévoilait beaucoup, de façon très suggestive, encore plus érotique que si Ingrid avait été nue. Son maillot deux pièces lui allait à merveille, de couleur blanche, rehausant sa ppeau à peine dorée, avec une seule bretelle avec un anneau sur l’épaule gauche, ce qui dénudait l’autre épaule, belle et délicate comme de la porcelaine. Le bikini moulait à la perfection une poitrine au galbe harmonieux, ni trop petite ni trop forte, en phase avec la silhouette svelte et élancée, au ventre plat, ferme, et aux longues jambes fuselées, musclées sans trop d’excés. Diable comme sa nièce était attirante et excitante ! Cela devrait être interdit ! Avait-elle seulement conscience de ses charmes ? Certainement pas, se disait Julie en essayant de se reprendre. Ingrid avait cette innocence et cette naîveté qui devaient lui faire ignorer son potentiel de séduction, dans l’incapacité d’en abuser. Elle cligna des paupières, détournant vite son regard sombre de cette vision éblouissante…

- Pardon Ingrid, ma blague était stupide et maladroite, tes parents sont plein de qualité et je n’ai aucun droit de me montrer moqueuse ou irrévérencieuse…

- Oh, ne t’excuse pas, il n’y a aucun mal, t’inquiète je ne l’ai pas mal pris. Mes parents ont des qualités, mais je connais aussi leurs défauts, ils sont loin d’être irréprochables, je taquine souvent maman sur certaines choses, papa aussi, même si leurs intentions ont toujours été louables. Aucun parent ne posséde la solution miracle pour élever ses enfants. Ils pensaient faire bien quand ils se montraient trop sévéres, trop rigoureux, trop strictes, trop… Trop de choses qui à l’époque me perturbaient pas mal, me renfermaient sur moi-même, m’empêchaient de m’épanouir et me faire mes propres expériences. C’est certain qu’ils me couvaient trop, me surprotégeaient…

Elle quitta brusquement son air trop sérieux et solennel, comme si cela ne lui allait pas, prenant une expression enjouée où ses yeux brillérent d’une lueur espiègle. Puis, d’une voix grave, se mit à chanter allégrement, tortillant ses jolies hanches et fesses au rythme des paroles :

- Fais pas ci, fais pas ça… Viens ici, mets-toi là...Attention prends pas froid ...Ou sinon gare à toi

Julie éclata encore de rire, se tenant le ventre tellement il se nouait sous ses crises d’hilarité. Décidemment, Ingrid était pleine de surprises, drôle, spirituelle, dynamique, sportive, et avec certainement d’autres talents qu’il lui tardait de découvrir. Avec cette jeune femme on ne risquait jamais de s’ennuyer, tout le contraire de ses parents, cela elle en était sûre. Elles furent interrompues par le maitre-nageur qui se leva de sa chaise et afficha sur son visage une expression sévére.

- S’il vous plaît, mesdames, un peu de silence…

Julie s’exclaffa en douce et murmura :

- Bon sang, on dirait un curé dans son église !

Ingrid ria sous cape. Puis, brusquement, demanda :

- On dîne quelque part ? On ne peut pas finir la soirèe comme ça. N’oublie pas : trop de temps à rattraper toutes les deux.

L’invitation était tentante, mais était-ce bien raisonnable. Puis l’idée de se retrouver avec elle dans le vestiaire, de la voir dans sa troublante nudité, cela l’effrayait autant que les bouffées de chaleur la submergeant à cette idée.

Elle avait eu son compte de mauvaises pensées pour la soirée et, même si d’habitude ce n’étaient pas les cas de conscience qui l’arrêtaient, elle avait des limites à ne pas dépasser. Sa niéce en faisait partie, cataloguée d’office dans la catégorie « sacrée et intouchable « . Inutile de jouer avec le feu, être confrontée à l’éternel combat entre le bien et le mal, des conflits qu’elle préférait éviter. Car elle savait très bien que, malgré elle, dans le vestiaire, elle ne pourrait s’empêcher d’admirer le corps divin de sa nièce, suivre chaque courbe féminine du regard, ce qui inexorablement ferait monter le désir et provoquerait des idées impures. C’était stupide de se faire du mal pour rien en désirant un corps de femme qui ne lui appartiendrait jamais. Elle écouta donc la voix de la raison.

- Non, je vais faire encore quelques longueurs, je n’ai pas fini mon programme. Il faut que j’en bave.

Elle faillit préciser que les efforts et la douleur seraient un bien piètre chatiment pour tout ce qui lui était passé par la tête ces dernières minutes. Suffisant à peine à expier ses pêchés...

- Mon compte WhatsApp n’a pas changé depuis les dernières fois où nous étions en contact. Tu l’as toujours ?

- Oui, bien sûr. Notre dernier contact remonte à mes dix-huit ans, tu m'avais envoyé un message pour mon anniversaire et l'âge de ma majorité, je m'en rappelle comme si c'était hier. Moi aussi j’ai toujours le même compte. 

- Très bien, aquiesça Julie, honteuse de plus l'avoir contactée depuis. On se revoit très vite, d’accord ?

- J’y compte bien ! rèpondit Ingrid avec une étincelle rieuse au fond des yeux. Alors bonne fin de séance et à très vite !

Encore une fois ce fût naturellement que la jeune femme s’élança vers elle et l’étreignit chaleureusement. Julie l’embrassa vite fait du bout des lèvres en prenant garde de ne pas trop coller son corps au sien. Mais c’était sans compter sur l’éxubérance et l’insouciance de sa niéce qui se souda à elle étroitement, mettant en contact leur poitrine de façon innocente alors qu’elles s’étreignaient. Consternée, Julie ne pu que constater cette inévitable conséquence : ses seins impudiques et hyper sensibles trahissaient sa confusion charnelle en se dressant encore une fois. Et là elle n’était plus dans l’eau pour dissimuler quoi que ce soit. Tout à coup, elle fût effrayée de relever la tête… Ingrid s’en était-elle aperçue en se serrant contre elle ? Elle tremblait à l’idée de croiser son regard, faire face à son regard réprobateur… Ou moqueur… Ou… Elle ne savait pas trop, mais quoi qu’il en soit, elle avait juste envie de se noyer et disparaître en croisant ses bras sur sa poitrine pour essayer de cacher sa honte au reste du monde ! Sans parler de cette bouffée de chaleur qui l’envahit et cette traître tension qui grondait dans son bas-ventre ! En se séparant elle croisa son regard, et constata avec soulagement que Ingrid lui souriait avec bienveillance. Voilà qui aurait dû calmer ses ardeurs mais il n’en était rien. Seule issue : la fuite ! Un dernier petit signe de la main avec un sourire qu’elle voulut détendu, et elle retourna dans l’eau avec empressement, descendant maladroitement l’escalier. Elle faillit même rater une marche, jura fortement, se reprit de justesse, mais heureusement Ingrid lui tournait déjà le dos pour sortir et n’avait rien constaté. 

Inspirant et expirant profondément, Julie se remit à nager, souhaitant de toute son âme retrouver son calme et ses esprits. Il lui fallait d’urgence baisser son désir dans l’eau fraîche et relâcher la pression.

 

Ingrid attrapa le reste de la pizza qui refroidissait dans l’assiette. Elle baissa l’intensité de l’halogène qui était prés du canapé, plongeant ainsi le salon dans une semi-pénombre plus reposante et adéquate à une bonne soirée télé. Pour la centième fois, elle regardait avec plaisir la série des "Angélique " . Elle les connaissait par cœur mais elle ne s’en lassait pas. Elle replia ses jambes sous elle et pesta en faisant tomber un morceau de pizza sur la moquette. Il lui fallut faire un terrible effort de volonté pour quitter son regard de la télévision, cherchant des yeux le morceau rebelle qui avait échappé à sa vigilance. Trop tard. D’un bond souple, vif comme l’éclair, son chat ramassa le bout de pizza et fila avec en ronronnant de satisfaction.

- Sale petit voleur !

Un juron que son chat accueillit avec un petit miaulement approbateur. Il disparut avec son larcin. Déjà, elle l’avait oublié, mâchant distraitement son repas, les yeux rivés sur l’écran. Elle était fascinée. De l’amour, du romantisme, de l’émotion et un souffle épique, voilà tout ce qu’elle aimait. Sa sensibilité à fleur de peau vibrait à l’unisson, faisant battre son cœur au rythme des aventures de la belle et indomptable Angélique. Elle se sentit frustrée lors du générique de fin. Il lui faudrait attendre la semaine prochaine pour attendre la diffusion de la suite, « angélique et le sultan », son aventure préférée. Avec dépit, elle se leva, s’étira voluptueusement avant d’éteindre son poste de télévision. Elle gagna sa chambre d’un pas nonchalant et, en passant devant l’armoire, s’immobilisa devant le grand miroir. Elle observa le reflet de sa silhouette. Grande et mince. Sa jeunesse lui conférait des lignes pures, des formes agréables et fermes, un corps voluptueux. Sa silhouette élancée qui se mouvait avec un mélange d’innocence puérile et de sensualité provoquait le torticolis de tous les hommes qui croisaient son passage. Et son visage ovale, doux et enfantin, aux lèvres pleines, sensuelles, son nez aquilin, et ses longs cheveux d’or qui cascadaient et s'arrêtaient aux épaules dans des vagues fluides, finissaient de désarçonner les hommes qui se retrouvaient bouche bée et stupide. Ainsi, peu osaient l’approcher, s’imaginant certainement qu’une aussi délicieuse créature étaient déjà comblée d’amour et inaccessible, et ceux qui franchissaient le pas avaient une assurance et un ego si démesurés qu’ils en devenaient vite désintéressant. En fait, tous se trompaient sur sa personne. Ingrid était d’une nature timide, sauvage, avec peu de confiance en elle. Elle passait donc souvent ses soirées toute seule, recluse dans son grand appartement, entre ses livres, ses études, et ses films. Sauf le week-end où son fiancé revenait à l’appartement. Chauffeur-routier, il passait la semaine sur les routes, et avait au moins trois week-end sur quatre pour honorer de sa présence leur immense quatre pièces en plein cœur de Grasse, un appartement de luxe abandonné par  les parents d'Ingrid depuis leur installation à Paris. Une aubaine pour le couple de jeunes tourtereaux qui profitaient d'un logement gratuit. Pour Ingrid, de façon permanente. Pour son petit ami, de façon temporaire. De toute façon, sa présence ne changeait pas grand chose. La routine n’était même pas brisée, voir plutôt perturbée, ce qui avait le don de l’agacer. Trop fatigué de ses semaines de travail pour sortir, il s’enfermait entre son ordinateur et ses deux disques durs, sa X-Box et les rares films qu’il regardait alors avec elle, quand ce n’était pas des films d’horreur ! Se faire ensemble une séance home cinéma était sans doute le seul loisir qu’ils partageaient. Sauf le lit bien évidemment. C’était l’instant unique où ils retrouvaient une certaine complicité, dans une brève osmose de tendresse et - rarement- de plaisirs, dans la retenue et la pudeur. Ingrid attachait peu d’importance aux choses du sexe,  trop blessée encore par un passé traumatique. Son appréhension des hommes la rendait craintive et prudente, guère curieuse de s’aventurer dans des terrains inconnus, et il faut dire aussi qu’aucun homme n’avait réussi à lui procurer un plaisir grandiose, celui qui égare et chavire, celui qui donne envie de s’épanouir et d’aller toujours plus loin. Son désintérêt des plaisirs charnels bloquait toute pulsion naturelle à s'abandonner, c'était ainsi et pas autrement, cela lui convenait parfaitement, avec un petit ami qui était sur la même longueur d'onde … C’est presque avec soulagement qu’elle le revoyait partir le lundi matin, contente de retrouver ses habitudes. D’une certaine manière, cette vie tranquille était ne prendre aucun risque, et pour l'instant c'est tout ce qu’elle attendait de la vie. Ses études terminées, elle aurait tout loisir pour se lancer dans le tumulte d'une existence plus foisonnante, réaliser surtout son projet professionnel, et affronter le reste du monde dans sa triste réalité. " Et je rencontrerai peut-être le vrai prince charmant, celui qui fera tomber toutes mes barrières " se dit-elle. Gilbert, elle le savait et l'avait toujours compris, n'était qu'une étape dans sa vie amoureuse, celui dont elle avait réellement besoin en ce moment, pour avancer peu à peu, un accord tacite et échange de bons procédés dont tous les deux connaissaient les règles. Gilbert, si compréhensif, l'acceptait.

Cette pensée amena un sourire sur ses lèvres et elle décida de se mettre au lit. Elle venait à peine de glisser ses jambes sous les draps frais, savourant le silence ouaté de la nuit, lorsque son téléphone posé sur la table de chevet se mit à vibrer bruyamment. Elle sursauta, grimaça dans l'obscurité, et attrapa son mobile en voyant le nom de Roxane s'afficher sur l'écran.

​— Salut, Roxane. 

​— Ne me dis pas que tu dormais déjà ! lança la voix enjouée et pleine d'énergie de Roxane de l'autre côté de la ligne. Il est à peine onze heures, debout !

​Ingrid soupira doucement en redressant son oreiller.

​— J'étais en train de sombrer, Rox. Qu'est-ce qu'il y a ?

​— J'ai besoin de te voir, ou au moins de te parler. Tu as vu les notes de partiels qui sont tombées ? C'est l'hécatombe. Surtout en biologie. Je crois que le vieux professeur Moreau a corrigé ça avec une sévérité digne de l'Inquisition. Il a mis zéro pointé à Lucas, tu te rends compte ?

​Un petit sourire étira malgré tout les lèvres d'Ingrid.

​— En même temps, Lucas passe plus de temps à faire le pitre et l'intéressant qu'à écouter les cours. C'était prévisible. Et puis, entre nous, le professeur Laurent n'est pas un modèle d'exemple et d'exactitude avec ses retards récurrents, qu'il soit d'abord irréprochable avant de donner des leçons de morale. 

— Oh, laisse tomber Mr Laurent, il vit dans un autre siècle celui-là ! Bref, oublie les cours. Écoute-moi bien : avec quelques collègues de la fac, on est au Blue Juice, le bar en bas de la place. L'ambiance est géniale, il y a du monde, et on t'attend. Allez, habille-toi, rejoins-nous !

​Ingrid secoua la tête, bien qu'invisible pour son amie, et resserra le drap autour de ses épaules.

​— Oh non, Roxane... Tu sais bien que non. Il est tard, je suis fatiguée, et puis je ne suis pas motivée pour sortir dans un bar bruyant.

​À l'autre bout du fil, Roxane poussa un soupir d'agacement affectueux.

​— Mais c'est bien ça ton problème, Ingrid ! Tu passes ton temps à t'isoler dans ton coin. Tu restes cloîtrée chez toi, tu te construis une forteresse avec tes livres et tes films, et tu refuses de voir le monde. Il faut que tu sortes de ta coquille un peu ! Bouge-toi, viens t'amuser avec nous, ça te fera oublier tes vieux démons et ta timidité.

​Les mots de Roxane, bien que dits sur un ton léger, résonnèrent chez Ingrid comme une piqûre de rappel un peu trop vive. Derrière son refus se cachait bien plus qu'une simple paresse : c'était ce besoin vital de sécurité, cette fragilité ancrée en elle à cause de ses blessures passées et de sa peur viscérale du monde extérieur et des imprévus.

​— Ce n'est pas une question de coquille, Rox... répondit doucement Ingrid, sa voix s'empreignant d'une nuance de résistance silencieuse. J'ai simplement besoin d'être seule. Vraiment. Le calme de chez moi, c'est le seul endroit où je me sens en paix.

​— Tu vas finir par te momifier toute seule dans ton appartement, insista Roxane, essayant de la brusquer un peu plus. Un peu de compagnie et de vie sociale, ça ne tue pas !

​— Peut-être pas, mais j'en ai besoin, lâcha Ingrid avec une fermeté paisible en se calant contre son oreiller. Amuse-toi bien pour moi, d'accord ? Mais laisse-moi tranquille ce soir.

-- Gilbert n'est pas là ?

-- Non, il rentre vendredi soir normalement...

-- Ouais... qu'il soit là ou pas là ça change pas grand chose à ta vie ! Bon, bref... justement, si t'es toute seule, aucun compte à rendre, zou tu sautes dans tes vêtements et tu files à tombeau ouvert pour nous rejoindre le plus vite possible !

-- Désolée, mais pas cette nuit. 

​Un silence passa au bout du fil, puis Roxane capitula dans un soupir résigné.

— Bon, d'accord... Tu es impossible, Ingrid. Mais un de ces jours, je te sortirai de force de ta tanière ! Bonne nuit.

​— Bonne nuit, Roxane.

​Ingrid raccrocha, posa le téléphone, et éteignit l'écran. En retrouvant l'obscurité totale de sa chambre et le poids rassurant des couvertures, elle poussa un long soupir de soulagement, replongeant avec délice dans son havre de solitude.

 L'eau claire et rafraîchissante de la piscine municipale clapotait doucement autour d'elles. Ingrid et sa tante s'étaient installées au bord du grand bassin, profitant d'un moment de détente complice sous le soleil de l'après-midi. Vêtue d'un maillot de bain qui soulignait malgré elle la grâce sculpturale et la beauté naturelle de sa silhouette, Ingid riait à une plaisanterie de Julie, encore surprise de se sentir en harmonie avec elle, et de se laisser aussi facilement aller...

​— Tu vois, disait Julie avec un sourire bienveillant, tu devrais t'autoriser à lâcher prise un peu plus souvent, loin de tout le reste, tes études, toute cette pression que tu t'imposes. Faire des pauses, j'en suis certaine, te sera bénéfique, tu seras davantage productif. Il faut juste trouver son équilibre...

​— Je sais,  tu as raison.. murmura Ingrid en essuyant l'eau de son visage, ses yeux brillants d'un éclat neuf.

Julie esquissa un sourire approbateur tout en ramenant une mèche de ses cheveux mouillés derrière son oreille, luttant pour détourner son regard. Pourtant, ses yeux glissaient inévitablement, malgré elle, vers la silhouette d'Ingrid assise tout près. Le maillot de bain moulait les courbes harmonieuses et la peau dorée de la jeune femme avec une insolence qui réveillaient en elle un trouble charnel bien plus intense et profond qu'elle ne l'aurait souhaité. Ce corps si appétissant, vibrant d'une grâce naturelle et innocente, exerçait sur elle une fascination à laquelle elle peinait à résister.

-- Alors, combien de kilomètres aujourd'hui ? demanda t-elle pour dévier ses pensées sur un sujet plus anodin.

-- Toujours 3 kilométres...

​— Trois kilomètres ? reprit Julie  en se raclant légèrement la gorge pour chasser la tiédeur de sa voix, tentant de se concentrer . Ne me dis pas que tu as avalé encore soixante longueurs sans même t'arrêter ? Tu vas finir par vider tout le bassin à toi toute seule !

Ingrid laissa échapper un petit rire cristallin, ravie de ce léger défi.

​— Oh, si ! Je te l'assure, du premier coup ou presque, répondit-elle en basculant ses jambes dans l'eau pour faire éclabousser quelques gouttelettes scintillantes. Bon, d'accord, j'ai bien cru que mes bras allaient se détacher à la quarantaine, mais j'avais besoin de vider mon esprit. Et puis, une fois qu'on a trouvé son rythme, c'est beaucoup plus facile. 

Julie secoua la tête, mi-admirative, mi-taquine, tout en observant distraitement la musculature souple des jambes de sa nièce qui battaient la surface de l'eau.

​—Facile, facile... Peut-être pour toi... Moi qui pensais faire ma sportive aguerrie avec mes pauvres trente longueurs, me voilà battue à plate couture par ma propre nièce, feignit-elle de bouder en croisant les bras sous sa poitrine, accentuant malgré elle la cambrure opulente de ses seins. La prochaine fois, je te préviens, je prends des palmes pour sauver mon honneur !

Ingrid rit de bon cœur à cette remarque spirituelle. S'ensuivit un silence infime qui flotta un instant à la surface de l'eau, troublé seulement par le clapotis des vagues provoquées par leurs pieds. Voulant masquer le trouble persistant qui la gagnait à observer les formes de sa nièce, Julie crut détendre l'atmosphère en lançant un sourire en coin.

​— En tout cas, si tu es aussi performante et endurante sous les draps avec un homme que tu l'es dans les bassins, glissa-t-elle sur un ton faussement léger, l'homme de ta vie ne doit vraiment pas s'ennuyer une seule seconde.

​La phrase résonna, suspendue dans l'air chaud de l'après-midi. Immédiatement, le visage d'Ingrid se figea. Le sourire enjoué qu'elle affichait un instant plus tôt s'évanouit, remplacé par une pâleur soudaine et une raideur absolue. 

​Consciente de sa maladresse et voyant la panique s'emparer des yeux de la jeune femme, Julie regretta ses mots instantanément. Elle se pencha vivement vers elle, posant une main apaisante sur son épaule.

​— Oh, pardonne-moi, mon ange... Je ne voulais pas dire ça, c'était une plaisanterie stupide et déplacée, lâcha-t-elle avec un remords sincère dans la voix, cherchant à rattraper son erreur. Je t'en prie, oublie ma remarque, je n'aurais pas dû.

Elle appuya son excuse d'une caresse plus appuyée sur l'épaule. Sous la caresse de cette main, la chair de poule se propagea instantanément sur les bras d'Ingrid. Mais, ignorant totalement la véritable nature de ce trouble, elle mit immédiatement cette réaction sur le compte de l'eau et de la fraîcheur du bassin.

​— Ce n'est rien, tante Julie, vraiment, bredouilla-t-elle en essayant d'adopter un ton faussement détaché tout en lissant machinalement le bord de son maillot de bain. Ne t'en veux pas... Disons juste que mes talents sportifs se limitent strictement aux carreaux de la piscine, aux vagues sous mon windsurf aussi, et que pour le reste, disons que je suis loin, très loin de battre le moindre record !

Elle laissa échapper un petit rire nerveux, espérant que cette autodérision suffirait à clore le sujet et à dissiper la lourdeur de l'instant.

-- Si un jour tu veux en parler, sache que je suis là...lui dit doucement Julie. 

Ingrid tourna vers elle un visage reconnaissant.

-- Merci, je prends note. C'est gentil...

La main sur son épaule glissa vers sa nuque, dans un geste de tendresse et réconfort. 

Sous la caresse de cette main, une vague de frissons parcourut l'échine d'Ingrid avec une intensité déconcertante. La chair de poule se déversea sur tout son corps, trahissant un émoi bien plus profond que le simple froid. Son cœur rata un battement, une réaction inattendue et inconnue. 

​Prise de court par l'étrangeté de sa propre réaction, Ingrid se leva brusquement, prétextant un frissonnement exagéré tout en croisant les bras sur sa poitrine.

​— Oulà, brrr... La température de l'eau me paraît glacée maintenant,  c'est normal après l'effort...! bredouilla-t-elle en riant nerveusement, cherchant désespérément à donner le change. Je crois qu'on ferait mieux de sortir du bassin avant d'être totalement pétrifiées par le froid.

Alors qu'elles venaient de se redresser face-à-face et s'apprêtaient à quitter l'enceinte de la piscine, un homme d'une cinquantaine d'années sortit des vestiaires juste devant elles. En croisant la route d'Ingrid, son regard s'arrêta net sur sa silhouette mouillée, s'attardant avec une lourdeur insistante, le regard conquérant et possessif. .

​Ce simple regard —deux ou trois secondes à  peine suspendues dans le temps — agit comme un électrochoc foudroyant.

​En une fraction de seconde, toute la lumière qui venait de s'allumer dans les yeux d'Ingrid s'éteignit. Sa posture changea radicalement. Elle se figea, les épaules rentrées, le corps soudain recroquevillé sur lui-même comme pour se rendre invisible, cherchant frénétiquement à cacher ses formes sous sa serviette qu'elle venait de récupérer au passage sur un banc et qu'elle e serra contre sa poitrine à s'en blanchir les phalanges. 

​Julie, qui s'apprêtait à dire un mot, s'arrêta net. Elle vit la métamorphose brutale de sa nièce, cette terreur viscérale qui venait de la consumer en un instant sous l'effet du regard masculin.

​Un serrement douloureux se forma dans la poitrine d'Hélène. En un regard, toute la mesure de la tragédie et des blessures enfouies d'Ingrid lui apparut avec une clarté poignante. Ce corps magnifique qu'elle contemplait avec tant d'amour et d'admiration était aussi, pour sa nièce, un lieu de malaise, une impression qu'elle avait déjà ressentie au restaurant. 

Sans un mot, sentant la panique de la jeune femme, Julie fit un pas en avant, se posta comme un rempart protecteur entre cet homme et sa nièce, et passa un bras ferme et rassurant autour des épaules recroquevillées d'Ingrid. 

​— Viens, mon ange, on s'en va, murmura t-elle  d'une voix douce mais implacable, la serrant contre elle pour l'arracher à ce regard de mâle dominant et la ramener vers la sécurité de sa douceur féminine. 

Ingrid s'y abandonna aussitôt,  avec un sentiment bizarre de bien-être et de sécurité. 

Julie l'attrapa par les épaules pour l'accompagner avec précaution jusqu'aux vestiaires. Une fois la jeune femme mise à l'abri, Julie lui dit

-- J'ai oublié ma serviette.

Ce qui était vrai. Mais ce n'était pas la seule raison. 

​De retour dans la vaste salle de natation, elle s'avança d'un pas assuré vers le grand bassin. Elle attrapa au vol sa serviette, continuant à avancer avec détermination le plus proche possible de l'homme qui avait impudemment dévisager sa nièce. Celui-ci, le corps dans l'eau, barbotait tranquillement sans la quitter des yeux. Julie s'arrêta à sa hauteur, esquissant un sourire faussement enjôleu, lui adressant un petit signe du doigt pour qu'il approche. Il ne se fit pas prier, flatté et persuadé d'avoir une opportunité.  Mais à l'instant précis où il fut à portée, le sourire de Julie s'effaça net, remplacé par une froideur tranchante.

— Encore un regard de ce genre sur ma nièce, et je vous jure que la seule chose que vous finirez par ramasser au fond de cette piscine, ce seront vos couilles que j'aurais préalablement brisées avec un plaisir que vous ne pouvez même pas imaginer !

La menace fit son effet, laissant l'homme bouche bée comme un mérou hors de l'eau qui a du mal à respirer. 

Satisfaite, Julie regagna les vestiaires en accentuant le balancement de ses hanches. 

La porte des vestiaires féminins claqua doucement derrière elle, étouffant les bruits de la piscine. L'atmosphère y était chaude, imprégnée d'une légère odeur de chlore et de savon. T Julie jeta un regard discret vers sa nièce. Ingrid était toujours tendue, les épaules rentrées, serrant sa serviette contre elle comme un bouclier pour effacer la trace de ce regard d'homme qui l'avait terrassée un peu plus tôt.

​— Viens, allons nous rincer, murmura Hélène d'une voix douce, cherchant à l'apaiser.

Et, le plus naturellement du monde, commença à dégrafer le haut du maillot de bain qu'elle jeta sur le banc. Son énorme poitrine, comme liberée de sa prison, jaillit dans toute sa splendeur. Sans un geste pressé, avec la grâce naturelle d'une femme qui habite son corps en pleine possession de ses moyens, elle continua à se déshabiller, se penchant pour faire glisser son bas de maillot sous ses pieds.  Pour elle, la nudité n'était ni un tabou ni une vulnérabilité, mais une évidence.

​Dans son mouvement souple pour se mettre à nue, lui tournant le dos au dernier moment, une lueur crue des néons de la pièce vint frapper directement sa silhouette. Pendant une fraction de seconde, le corps de Julie se révéla dans toute sa splendeur : des formes somptueuses, des courbes pleines et harmonieuses, et une assurance charnelle qui irradiait un sex-appeal inouï. Avec une liberté souveraine, elle exposait sans pudeur son corps athlétique et généreux, sculpté par des années de Treck et d'expéditions sauvages, avec des fesses hautes et toniques malgré leurs rondeurs.

​Ingrid , qui venait de relever les yeux, reçut cette vision comme une décharge électrique. Le choc fut instantané et d'une intensité telle que le souffle lui manqua. Jamais elle n'avait vu une femme s'exposer avec autant de puissance, de sensualité et de désinvolture. Une vague inconnue lui monta subitement aux joues, embrasant son cou et ses tempes d'un rouge écarlate. Elle tenta de calmer les battements affolés de son cœur. Une tempête de confusion grondait en elle, balayant ses repères : pourquoi ce choc, cette fascination si vive pour le corps de sa tante? Elle balaya cette idée d'un revers de main mental, s'accrochant désespérément à une explication rassurante. C'est tout à fait normal, se répéta-t-elle en boucle pour chasser le malaise. Les femmes entre elles s'admiraient bien naturellement, sans arrière-pensée, n'est-ce pas ? C'était simplement de l'admiration esthétique face à une assurance qu'elle enviait. Et puis cette proximité de corps féminin était inhabituelle, elle qui était si pudique. Se persuadant de cette rationalisation fragile, Ingrid inspira un grand coup, bien décidée à enfouir ce trouble inavouable au plus profond d'elle-même.

Saisie de panique face à ce trop-plein de beauté féminine, terrifiée par le trouble inavouable que cette vue venait de provoquer au plus profond d'elle-même, Ingrid préfèra détourner les yeux. Elle plongea frénétiquement le regard sur le sol carrelé, s'interdisant absolument de rejeter le moindre coup d'œil, le cœur battant à tout rompre, prisonnière d'une gêne et d'un vertige dont elle ne saisissait pas l'origine. Heureusement qu'elle n'avait pas vu le sexe de sa tante. Elle en aurait été morte de confusion !

Elle vint rejoindre sa tante sous les douches. Elles étaient seules. 

​Sous les jets d'eau chaude, sa tension commença lentement à refluer. Évidemment, elle avait obstinément gardé son maillot de bain une pièce  Pour détendre l'atmosphère, elles échangèrent quelques banalités — la fraîcheur de l'eau, la fatigue de la nage, les bruits de l'autre côté de la cloison, un homme rappelant à l'ordre son enfant qui courait impudemment vers le bassin.  Mais alors qu'elles se savonnérent, Julie, malgré toute sa bienveillance et la gravité du moment, ne put retenir un trouble plus intime. Discrètement, à travers les volutes de vapeur, son regard s'attarda sur le corps d'Ingrid. Décidemment, elle ne pouvait pas s'en empêcher ! Même voilé par l'anxiété, cette silhouette aux lignes pures et délicates exerçait sur elle une fascination magnétique. Elle luttait intérieurement de toutes ses forces. 

Le carrelage blanc des douches collectives renvoyait la clarté crue des néons, enveloppant la pièce d'une brume chaude et vaporeuse.arrivant temporairement à s'abandonner, le visage détendu, savourant la chaleur du jet d'eau. 

​— Tante Julie. . commença Ingrid, sa voix à peine audible au-dessus du bruit de l'eau.

​— Oui, mon ange ? répondit doucement Julie en se tournant vers elle, l'encourageant d'un regard bienveillant.

​Ingrid hésita une seconde, tortillant nerveusement une mèche de ses cheveux mouillés, avant de se lancer, l'air presque honteux :

— Je me demandais... Est-ce qu'on pourrait se voir plus souvent ?

​Julie cligna des yeux, surprise, esquissant un léger sourire attendri.

— Bien sûr. Tu sais que je ne demande que ça. Pourquoi cette question ? Tu te sens isolée ?

​Ingrid baissa les yeux vers le sol de la douche, ramassant son courage. 

— C'est juste que... ta présence me fait un bien fou. Avec toi, c'est différent. Ça me change tellement de mon quotidien, de mon monde un peu trop étroit. Entre mes cours avec des étudiants que je connais par cœur, des études qui accaparent tout mon temps et mon petit ami que je ne croise presque jamais... j'ai l'impression de tourner en rond dans une cage en verre.

​Julie sentit son cœur se serrer un peu plus. En passant une main mouillée sur son front pour repousser ses cheveux, elle posa une question qu'elle gardait en tête depuis un moment, la voix neutre mais perçante :

— Et ton petit ami, au fait... Comment ça se passe entre vous ? Tu l'aimes vraimen, Ingrid ?

​Un silence s'installa, troublé seulement par le ruissellement de l'eau. Ingrid se raidit imperceptiblement. Ses épaules se fermèrent, un réflexe de défense immédiat face à une question trop intime, trop directe. Elle chercha ses mots, fuyant le regard perçant mais doux de sa tante. 

​— Oh... euh... il est gentil, balbutia t-elle, évasive, en regardant ailleurs. On... on s'entend bien.

​— « Il est gentil », répéta doucement Julie, un brin sceptique, devinant la réticence de sa nièce derrière ces mots passe-partout. C’est tout ?

​Ingrid soupira, sentant qu'elle ne pouvait pas tout dire, incapable d'expliquer les traumatismes du passé, la peur de l’inconnu et de s'abandonner dans les bras de quelqu'un. Elle choisit une vérité partielle.

​— C’est quelqu’un de doux,. Vraiment bienveillant, et il ne me brusque jamais... murmura t-elle, ses yeux cherchant à convaincre sa tante autant qu'elle-même. Avec lui, je ne risque rien. Il me permet d'avancer dans la vie tout doucement, à mon rythme... Et c'est de ça dont j'ai réellement besoin pour l'instant, tu comprends ? De calme et de stabilité.

​Julie hocha lentement la tête, retenant un soupir. Elle comprit, avec une pointe de tristesse, que ce prétendu bonheur n'était qu'un refuge contre la peur, une cage dorée où Ingrid s'abritait du monde. Ce qui confirmait ses soupçons, plein de signes qu'elle avait déjà détectés. Mais, respectant la pudeur et les blessures de la jeune femme, elle préféra ne pas insister davantage pour l'instant.

​— Je comprends, mon ange, répondit simplement Hélène en s'approchant pour lui effleurer l'épaule sous l'eau. Chacun avance comme il peut. Mais souviens-toi que tu n'es plus obligée d'avancer au ralenti si tu ne le veux pas. Et je suis là maintenant...

Ingrid acquiesça sans ajouter un mot.

​Un appel d'eau plus intense fit glisser les mèches mouillées du front de Julie qui pivota légèrement pour rincer la mousse de ses hanches. Dans ce mouvement, le rideau d'eau s'écarta une fraction de seconde, dévoilant à Ingrid une vision fulgurante et imprévue. Entre les cuisses galbées de sa tante, parfaitement épilé et offert à la lumière perlé de la buée, le sexe féminin lui apparut enfin dans toute sa beauté intime : un écrin lisse, sombre et mystérieux, d'une sensualité troublante qui contrastait avec l'innocence du monde d'Ingrid. 

​Ce fut un choc électrique. Le souffle d'Ingrid se bloqua net dans sa gorge. Ses yeux s'écarquillèrent, captifs de cette image fugace mais d'une précision brûlante. Une vague de chaleur se propagea instantanément de ses joues jusqu'à la racine de ses cheveux, tandis que son cœur se mettait à battre à tout rompre contre ses côtes. Elle se figea sous le jet d'eau, incapable de détourner le regard, traversée par un vertige érotique qu'elle n'avait jamais connu. Cette proximité, cette vision intime,  incarnaient tout ce qu'elle ignorait de la passion et du mystère des corps. Encore une fois, elle se retrouva en plein chaos moral.

De l'autre côté du flux d'eau, Julie remarqua le changement, ce silence, cette rigidité soudaine. En tournant la tête, ses yeux sombres accrochèrent la silhouette de sa nièce. Vêtue de ce maillot moulant qui épousait la jeunesse de ses formes, Ingrid dégageait une vulnérabilité bouleversante. Le corps de la jeune femme, svelte, légérement musclé et subtilement galbé sous le tissu mouillé, offrait un contraste saisissant avec la maturité plantureuse de Julie. À son tour, la photographe sentit un trouble étrange l'envahir, une fascination magnétique pour cette peau parfaite et cette candeur craintive.

​Julie ralentit ses gestes, le savon suspendu entre ses mains, son regard glissant lentement le long des courbes d'Ingrid  s'attardant sur la cambrure de sa taille et le relief discret de sa poitrine sous le maillot. Un frisson d'un érotisme troublant flotta entre elles, par I'intermédiaire de cette eau tiède qui semblait dissoudre les dernières barrières des tabous. Dans ce face-à-face silencieux au cœur de la vapeur, le corps de l'une et de l'autre se répondaient comme un écho charnel, célébrant des envies refoulées, sans que l'une et l'autre osent se l'avouer. 

 

La chambre d'hôtel offrait ce cocon d'anonymat et de luxe feutré que Julie affectionnait tant. Loin du monde, entre des murs tapissés de velours sombre et sous l'éclat tamisé de lampes aux abats-jours dorés, l'atmosphère était lourde d'une électricité palpable. Le parfum capiteux du tabac blond et de la cire chaude flottait dans l'air.

​Assise sur le bord du grand lit king-size, Julie s'imprégnait de l'air érotique qui flottait dans cette chambre, celle qu'elle réservait toujours pour ses escapades amoureuses. Une pièce qui avait été témoin de turpitudes et folies inimaginables, et qui en connaîtraient bien d'autres durant tout son séjour sur la Côte d'Azur. Le vacarme de la nuit et les ruelles bruyantes du Vieux Nice semblaient s'effacer derrière cette porte entrouverte, laissant place à une bulle intemporelle où le temps lui-même retenait son souffle.

​Sous les lueurs tremblantes des bougies, Julie incarnait une splendeur à la fois magnétique et troublante. Elle régnait sur la pièce avec une prestance souveraine. Sous les lueurs dansantes des bougies, son visage aux traits imparfaits, complexes, loin d'être réguliers, affichaient une expression charnelle, presque lourde qui, irradiant d'une puissance érotique, évoquaient les princesses Égyptiennes. Ses lèvres pulpeuses, dessinant un arc généreux, occupaient l'espace central de son visage avec une insolence charnue. Leur épaisseur oscillait entre la gourmandise animale et une moue boudeuse, perpétuellement prête à basculer dans la provocation. Un regard d'encre et de braise, cerné de fard noir, accentuait ses grands yeux bruns qui brillaient d'une intensité magnétique. Dans un regard lourd de sous-entendus, chargé d'une promesse vénéneuse. Moulée dans une nuisette sombre qui épousait chaque contour de sa silhouette opulente, elle dégageait une assurance féline, une prestance royale et troublante. La cambrure de sa taille, la rondeur altière de ses épaules et le galbe de sa poitrine semblaient défier les corsets, rayonnant d'une intensité charnelle et animale qui semblait défier toute décense. La porte s'entrebâilla sans un bruit, laissant glisser à l'intérieur une silhouette presque irréelle. Le plancher grinça légèrement sous ce pas discret à l'entrée de la chambre, mais Julie ne tourna même pas la tête tout de suite. Son regard ténébreux resta fixé sur le vide, attendant que la femme ose s'avancer davantage dans son royaume de soie et d'ombres. Celle qui venait d'entrer offrait un contraste saisissant avec l'ambiance sulfureuse de la pièce. C'était une jeune femme aux cheveux blonds mi-courts, encadrant un visage aux douces rondeurs angéliques. Sa peau diaphane et ses grands yeux clairs respiraient une apparente candeur, un air de fraîcheur innocente qui jurait délicieusement avec l'atmosphère lourde et dépravée du lieu. Mais au fond de son regard clair, derrière ce masque de fragilité, brillait une lueur frondeuse, une ambiguïté troublante où l'innocence flirtait ouvertement avec la perversité. Elle semblait intimidée, mais Julie en avait l'habitude, consciente de ses charmes. ​Celle qui venait d'entrer était la femme que Julie avait repérée quelques jours plus tôt en parcourant un site de rencontre pour lesbiennes. Elle l'avait choisie immédiatement, fascinée par cette ambiguïté délicieuse entre candeur rafraîchissante et espièglerie. Son style de femme. Assise au milieu des coussins sombres, Julie tourna la tête pour enfin l'observer. Ses yeux de braise capturèrent immédiatement la jeune blonde. Un sourire lent, carnassier et infiniment troublant s'étira sur ses lèvres.

​— Approche, murmura t-elle d'une voix rauque, gorgée d'une autorité délicieuse qui faisait vibrer l'air. Ne reste pas là. Viens près de moi.

Et alors que la jeune femme obéit, l'évidence frappa Julie d'un coup comme un coup de poignard en plein cœur : la jeune femme avait exactement les traits, la douceur et l'air innocent d'Ingrid, sa nièce chérie, dont le souvenir hantait ses désirs les plus secrets depuis leur rencontre à la piscine. Hasard ou signe du destin, Julie avait repéré cette jolie blonde sur l'écran 3 jours avant sa séance de natation.  Cette évidence fut une déflagration. ​Dans l'esprit de Julie, la frontière entre le fantasme et la réalité venait de voler en éclats. Mais, encore une fois, elle lutta contre cette attirance interdite. Entretemps, la blonde était toute proche maintenant, frissonnante, le cœur battant, oscillant entre l'excitation du péché et le vertige de l'inconnu devant cette femme  mâture qui ne ressemblait à aucune de ses conquêtes, bien plus âgée qu'elle, ce qui n'était pas pour lui déplaire. Arrivée à portée de main, Julie agrippa délicatement les pans de son vêtement. Avec une lenteur préméditée, elle la déshabilla, dévoilant peu à peu une chair jeune, nacrée et frissonnante sous la caresse de l'air frais et des bougies. Chaque centimètre de peau révélé accentuait le trouble de Julie. 

Au contact de cette chair diaphane et frissonnante, une pensée furtive et fulgurante  l'esprit de Julie : Est-ce que ce corps est exactement le même que celui d'Ingrid ?

​Une vague de honte brûlante lui empourpra les joues. Confondre ainsi sa nièce avec une inconnue trouvée sur une application, nourrir ce fantasme tabou au fond de cette chambre d'hôtel... C'était un abîme immoral. Paniquée par la nature de son propre désir, Julie secoua brusquement la tête, s'efforçant de refouler cette idée monstrueuse au plus profond de son inconscient.

- Oh, t'arrête tes délires, qu'est-ce qui te prend ? se dit-elle en chassant l'image d'Ingrid de son esprit. Elle y réussit, mais cette brève pensée avait déjà fait son œuvre, une excitation coupable qui ne pourrait plus la lâcher. 

Saisissant la jeune femme par la nuque, Monica l'attira brutalement contre elle dans un baiser vorace et sauvage. La chambre d'hôtel bascula instantanément dans une frénésie charnelle absolue. Les corps s'emmêlèrent sur les draps froissés dans une danse ardente et désordonnée. Le souffle court, les sens exacerbés par la fièvre de l'instant, Julie pencha son visage aux traits lourds et charnels vers le corps offert de la jeune femme. Ses lèvres pulpeuses s'emparèrent d'un sein, le modelant, le mordillant avec une gourmandise animale tandis que sa langue chaude traçait des cercles brûlants autour de l'aréole, faisant durcir le mamelon jusqu'à le rendre hypersensible. La blonde laissa échapper un gémissement étouffé, cambrant sa poitrine nacrée et parfaite, offrant ses seins rebondis et lourds de désir à cette étreinte vorace.

À chaque frisson, à chaque cambrure de ce corps jeune et splendide, une pensée coupable traversait l'esprit embrumé de Julie. Au milieu de la frénésie, tandis qu'elle portait ses lèvres sur la gorge de la jeune femme, avant de redescendre vers le nombril, l'image d'Ingrid s'imposait à elle avec une netteté insoutenable. "Est-ce ainsi qu'elle se cambre ? Est-ce la même peau ? Comment réagirait Ingrid sous les assauts intimes d'une autre femme ?"

Une vague de honte brûlante lui tordit les entrailles, un vertige de culpabilité qu'elle s'efforça de repousser en secouant violemment la tête. Non, il fallait oublier, chasser ce visage interdit, lutter contre ce fantasme qui la consumait de l'intérieur.

Elle réussit à se concentrer un instant sur sa jeune conquête éphémère. Insatiable, elle ne lui laissait aucun répit. Dans un rôle de dominatrice volcanique, elle accentua ses assauts, mêlant la rudesse du désir à une sensualité primitive, elle menait la danse, le rythme, selon ses caprices. 

​Les corps s'embrasèrent dans un ébat d'une intensité rare. Les mains de Julie en firent un véritable terrain de jeu érotique, enserrant la taille fine de la blonde avant de glisser pour saisir ses cuisses, les écartant sans ménagement pour mieux s'immiscer au cœur de son intimité brûlante. Chaque contact faisait gémir la jeune femme, dont les ongles griffaient frénétiquement les draps puis le dos de Julie, laissant des traînées rouges sur sa peau mate. Un côté sauvage qui arracha un long feulement de plaisir à Julie, surprise par la fougue de la jeune femme. Elle  n'en continua pas moins de glisser trois doigts dans son intimité palpitante, laissant son pouce libre pour titiller en même temps le clitoris. Le cri de la jeune femme se brisa dans l'air lourd de la chambre, un son rauque et suppliant qui résonna contre les murs tapissés de velours. Sentant les frémissements incontrôlables de ce corps qui se dérobait sous elle, Monica ne relâcha pas son emprise ; au contraire, elle intensifia sa domination de prédatrice.

​D'un mouvement souple et décidé, elle glissa ses mains sous les cuisses nerveuses de la blonde, les écartant plus largement encore pour s'offrir un accès total à son intimité. Sa chevelure sombre frôla la peau nacrée alors qu'elle plongeait littéralement son visage entre ses cuisses.

​Le contact de ses lèvres chaudes et de sa langue experte fut une onde de choc fulgurante. Julie alterna les rythmes avec une cruauté exquise, jouant de ce corps comme d'un instrument de musique qu'elle maîtrisait à la perfection. Elle entama une caresse d'une lenteur exaspérante, frôlant le clitoris avec une infinie délicatesse, suspendant presque son souffle pour faire monter la tension jusqu'à l'intolérable. Puis, sans prévenir, face aux gémissements déchirants et aux supplications de la jeune femme qui se cambrait frénétiquement sur les draps, elle bascula dans une rapidité féroce, imprimant un tempo vorace et saccadé.

— S'il te plaît... continue... Oh, oui ! supplia la blonde, les doigts crispés dans les draps froissés, les yeux noyés de larmes de plaisir, incapable de soutenir l'intensité de cet assaut.

Julie ne se fit pas prier. Ses yeux de braise parcouraient chaque détail du vagin ruisselant qu'elle explorait comme une  goulue en joignant doigts habiles et langue experte, découvrant chaque parcelle de cette chair nacrée avec une fascination vorace. 

​Sous son regard, la fausse innocente offrait un contraste saisissant, pareille à une offrande délicate entre les griffes d'une panthère. Le paroxysme de l'étreinte atteignit un point de non-retour. Alors que la jeune femme se cambrait, hurlant son plaisir et suppliant de grâce au milieu de ses spasmes, Julie laissa encore dériver ses esprits. 

​Tandis que sa langue continuait de marteler l'intimité trempée de la blonde avec une gourmandise inassouvie, le visage d'Ingrid s'imposa à elle avec une netteté insoutenable. Dans son esprit embrumé par la luxure, ce n'était plus une inconnue qui se tordait sous ses assauts, mais bien sa nièce. Ingrid... 

" Si je lui faisais l'amour avec la même passion, est-ce que j'arriverai à réveiller un volcan endormi ?"

Rien qu'à cette idée, elle se sentait au bord de l’orgasme. Habitée par la fièvre du fantasme, elle poussa sa langue plus loin. Cette vision incestueuse et taboue accompagna Julie comme une décharge électrique, exacerbant son excitation jusqu'à la frénésie pure. Un feu dévastateur lui tordit les entrailles. Luttant désespérément contre cette idée qui la consumait de l'intérieur, elle refusa pourtant de fermer les yeux ou de s'arrêter. Au contraire, possédée par la violence de ce fantasme interdit, elle redoubla d'acharnement, aspirant avidement les frémissements de ce corps qu'elle s'imaginait appartenir à sa nièce, scellant leur union dans un vertige d'interdits consumés, arrachant des soupirs et des cris de jouissance à la jeune blonde qui, loin de se dérober, rendait chaque assaut avec une intensité redoublée. Le désir avait atteint trop de paroxysme pour repousser toute morale ou culpabilité. Un sourire carnassier aux coins des lèvres, Julie l'attira sans transition vers un deuxième orgasme plus violent, imaginant toujours la tendre et innocente Ingrid se tordre de plaisir dans ses bras. Elle s'y laissa porter, balayant les derniers remparts de sa conscience dans un vertige de sueur et de chair.

 

 

La lumière s’éteignit dans sa chambre vers une heure du matin.

Le soleil de plomb de l’après-midi écrasait la petite place pavée de l’arrière-pays niçois, bordée de platanes centenaires. Assise sur le muret en pierre d'un café de village, Ingrid patientait, le cœur battant, vêtue d'un simple jean et d'un tee-shirt blanc à manches longues. Aujourd'hui, Julie lui avait promis une surprise, une escapade hors des sentiers battus, loin des regards convenus de la côte.

​Soudain, un vrombissement rauque, sourd et puissant, déchira la quiétude de l'air.

​Une moto massive surgit au coin de la rue et vint s'immobiliser dans un crissement de pneu contrôlé. Sur la machine, la silhouette de Julie se dressa comme une vision sauvage. Elle portait une combinaison intégrale en cuir noir brillant qui épousait à la perfection ses formes généreuses et voluptueusement galbées. Chaque mouvement dégageait un sex-appeal insolent, une aura d'audace et de liberté pure que rien ne semblait pouvoir dompter.

​Lorsqu'elle écarta la visière de son casque, révélant ses cheveux auburn en bataille et son regard flamboyant, Ingrid eut le souffle coupé. Plantée là, juchée sur sa bécane, Julie incarnait une beauté vénéneuse et magnétique. Un trouble profond s'empara instantanément de la jeune fille, qui sentit la chaleur monter brutalement sous sa peau, intimidée et fascinée par cette femme incandescente qui était pourtant sa tante. Étrange émotion qu'elle analysa vite comme une bouffée de tendresse.

— Prête pour le grand air, Ingrid ? lança Julie d'une voix rauque, un sourire en coin trahissant son amusement face à l'ébahissement de sa nièce.

​D'un geste souple, elle descendit de son engin puis, fouillant dans le top-caisse fixé à l'arrière, elle en sortit un second casque gris anthracite et un un lourd blouson de cuir noir patiné.

​— Tiens, mets ça. Sécurité obligatoire... 

Son regard détailla Ingrid des pieds à la tête avec un air approbateur. 

-- C'est bien, tu as suivi mes recommandations. Pantalon long et manches longues. Bravo...

Ingrid se mit au garde à vous dans une attitude rigide et théâtrale.

-- Vos désirs sont des ordres, chef !

Julie sourit tandis que sa nièce enfilait le blouson. Il était trop grand pour elle, imprégné du parfum boisé et entêtant de Julie. En le fermant, elle eut l'impression troublante d'entrer littéralement dans l'intimité de sa tante, enveloppée par sa chaleur résiduelle. Elle en ressentit un bien-être instantané.

​— Monte derrière, ordonna Julie en tapotant la selle. Et accroche-toi bien.

Le casque sur la tête, ​Ingrid s'exécuta, enjambant la machine avec hésitation. Pour ne pas basculer, elle n'eut d'autre choix que de plaquer son torse contre le dos cuirassé de Julie, enserrant sa taille de ses deux bras. Elle sentait chaque muscle de sa tante sous le cuir, la puissance de ses reins, la cambrure de son corps épanoui.

​La moto bondit en avant, arrachant un cri de surprise à Ingrid qui enfouit un instant son visage dans le creux de l'épaule de Julie. 

Bientôt, les roues quittèrent l'asphalte lisse du village pour s'engager sur les routes sinueuses et escarpées de l'arrière-pays niçois. Le vent s'engouffra, violent et grisant. À chaque virage pris en trombe, Ingrid se collait un peu plus au corps de sa tante, épousant chacun de ses mouvements avec une précision presque charnelle. L'accélération les propulsait dans un tourbillon d'adrénaline pure.

​Grisée par la vitesse, enivrée par le parfum de l'essence, du cuir et de la peau de Julie, Ingrid oublia le monde, les interdits et les appréhensions qui avaient toujours dictés ses actes. Le cœur battant à tout rompre, le visage baigné par le vent de la liberté, elle ferma les yeux et serra un peu plus fort sa tante contre elle, savourant cette fusion enivrante au cœur de la nature sauvage. Heureuse comme elle ne l’avait jamais été depuis longtemps...

Après de sinueux lacets tracés à flanc de montagne, la moto ralentit enfin son rythme effréné pour s'engouffrer dans les ruelles étroites d'un vieux village percé sur les collines niçoises. Le temps semblait s'y être arrêté, figé entre vieilles pierres dorées et façades fleuries de bougainvilliers.

​Julie gara sa moto à l'ombre d'un platane séculaire. En coupant le moteur, le silence de la haute vallée enveloppa instantanément la petite place du village, à peine troublé par le clapotis lointain d'une fontaine en pierre.

​— Ça va, le baptême de l'air ? demanda t-elle en relevant sa visière, un sourire éclatant aux lèvres, les yeux brillants d'une excitation partagée.

​Ingrid retira son casque d'un geste machinal, secouant sa chevelure blonde décoiffée par le vent. Elle avait les joues rosies par l'adrénaline et le sourire lumineux. 

​— C'était... incroyable, souffla-t-elle, encore tremblante de cette liberté inhabituelle. J'ai eu l'impression qu'on volait.

Elles s'installèrent à la terrasse d'un petit bar bucolique, sur des chaises en fer forgé branlantes, face à un panorama époustouflant qui plongeait sur la vallée verdoyante jusqu'aux reflets lointains de la mer. Un vieux serveur à la barbe blanche et aux allures de sage leur apporta deux verres de citronnade glacée - ce qu'elles avaient commandé- avant de disparaître dans la pénombre fraîche de l'établissement.

​Rapidement, la conversation s'engagea, portée par une fluidité presque magique. Elles parlaient avec animation, passant du coq à l'âne, riant aux éclats de souvenirs d'enfance d'Ingrid que Julie écoutait avec une tendresse infinie, avant de basculer sur des réflexions plus profondes. Julie racontait ses voyages, la lumière particulière des savanes, la solitude magnifique des grands espaces, tandis qu'Ingrid l'écoutait, suspendue à ses lèvres, absorbant chaque mot comme une leçon de vie.

​Il y avait entre elles une entente presque télépathique, une communion de pensées où les mots devenaient presque superflus. Un simple regard en coin, un sourire partagé ou un haussement de sourcils suffisait pour qu'elles se comprennent parfaitement, comme si leurs âmes étaient accordées sur la même fréquence secrète. Julie, les coudes posés sur ses genoux, tourna légèrement la tête vers sa nièce. La brise légère jouait avec ses cheveux auburn, tandis que son regard ambré se posait sur Ingrid avec une curiosité sincère.

​— Dis-moi, Ingrid... À vingt-quatre ans, tu en es où exactement dans tes études ? J'ai l'impression de t'avoir laissée gamine, j'ai raté tellement d'années !

​Ingrid, un peu intimidée mais flattée par l'intérêt de sa tante, croisa les jambes et posa ses mains sur ses genoux avant de répondre avec animation :

-- Mais tu m'as laissé gamine, tata !  Je suis en dernière année de master en design et éco-conception nautique à l'École Supérieure d'Art et de Design de Toulon, mais je fais tous mes projets de recherche et mon alternance ici, entre Nice et Sophia Antipolis, expliqua-t-elle en souriant. Je me spécialise dans la conception de matériaux écologiques et biodégradables pour le matériel de glisse, comme les planches de surf et de windsurf.

​Julie haussa un sourcil, agréablement surprise, l'œil vif.

​— De l'éco-conception pour le nautisme ? C'est passionnant... Tu travailles sur quoi concrètement ?

​— Sur des résines biosourcées à base d'algues et de lin pour remplacer la fibre de verre classique qui pollue horriblement les Océans, reprit Ingrid, les yeux brillants de passion. Je collabore avec un laboratoire de recherche marin basé près de Villefranche-sur-Mer et un shaper installé dans l'arrière-pays niçois. On teste la résistance des prototypes en conditions réelles sur l'eau. C'est un boulot technique, scientifique, mais qui demande aussi beaucoup de créativité artistique pour le design des formes. J'adore ça, j'ai trouvé enfin ma voie et je me donne tous les moyens pour réussir. 

Julie hocha la tête lentement, fascinée par l'assurance et l'intelligence qui émanaient soudain de la jeune femme. Sous les traits de cette athlète insouciante se cachait une esprit affûté, engagé et résolument moderne. Un vertige supplémentaire, mêlant respect et une fascination grandissante, s'empara un peu plus de la photographe, tandis que le village autour d'eux semblait s'effacer pour ne laisser place qu'à leur face-à-face. Le bruissement lointain de la fontaine sur la petite place pavée semblait rythmer le fil de leur discussion. Julie plissa légèrement les yeux, captivée par l'assurance de sa nièce, mais une pointe de sollicitude protectrice perça dans sa voix.

​— Des résines d'algues et du lin... C'est un travail de titan, Ingrid, fit remarquer Julie en croisant les bras, son regard profond s'attardant sur les traits fins de la jeune femme. Avec ce master ultra-technique, tu ne t'accordes aucune respiration. Ce n'est pas trop lourd ? Ce ne sont pas trop de sacrifices de tous les instants à ton âge ?

​Ingrid esquissa un sourire à la fois lucide et attendri, secouant doucement la tête. Elle ramassa une serviette en papier sur la table en bois vermoulu du café, l'enroulant machinalement entre ses doigts.

​— Des sacrifices ? Pas vraiment, tante Julie, répondit-elle avec une pointe de fierté tranquille. Pour moi, ce n'en est pas. C'est une évidence absolue si je veux me donner les moyens de réaliser mes rêves. Quand tu es passionnée par ce que tu fais, l'effort ne pèse pas lourd.

​La jeune femme marqua une brève hésitation, son regard clair fuyant un instant vers les toits en tuiles romaines du village avant de replonger dans les yeux de Julie. Ses épaules se relâchèrent dans un soupir presque imperceptible.

— Par contre... je dois admettre que je me sens souvent un peu comme une extraterrestre, confessa-t-elle avec un sourire un brin désabusé. Je me suis complètement déconnectée du mode de vie de beaucoup de jeunes de mon âge. Eux sont plutôt dans l'amusement permanent, les soirées, l'insouciance... Du coup, je n’ai pas trop d'amis. Et puis je suis une solitaire aussi. Moi, je me lève à l'aube pour aller courir, ou nager le soir, ou faire du surf, ou windsurf... Toujours des sports où je suis seule face à moi-même et à mes propres défis. Sinon je passe mes soirées à rédiger des rapports scientifiques, à étudier... 

​Elle marqua une pause, redressant le menton avec un aplomb qui fit tressaillir Julie.

​— Je sais bien que je suis en décalage total, mais tu sais quoi ? J'assume complètement. Je préfère cette solitude active aux superficialités. Pas d'alcool, ou à de très rares occasions, pas de cigarettes, pas de drogue, aucune adduction et... aucun vice ! ajouta t-elle en éclatant de rire.

Julie faillit rebondir sur cette dernière remarque, sa nature provocante toujours en éveil, mais elle se retint. 

" Aucun vice ? Ce serait bien dommage alors que tu es belle comme le Diable " pensait-elle secrètement. 

 

​En l'écoutant parler avec cette détermination farouche, elle fût transpercée par une vague d'admiration et un trouble plus intime encore. Cette jeune femme qui affirmait sa différence, qui portait ses ambitions avec autant de force et de fragilité mêlées, lui plaisait décidemment beaucoup trop. Elle ne put s'empêcher de lui poser une question qui lui brûlait les lèvres. 

— Et dis-moi, Ingrid... avec un rythme de vie pareil, il y'a la place pour un homme ou pas ?

​En entendant la question, Ingrid marqua un temps d'arrêt. Elle détourna les yeux vers les façades ocres du village, pinça légèrement les lèvres et devint soudainement évasive.

-- ​Oh Oui... Mais rien n’est jamais aussi simple. Entre la fac, les entraînements et mes projets, je n'ai pas trop de disponibilités pour les relations amoureuses, lâcha-t-elle en tripotant son verre sur la table, fuyant clairement le sujet.

​Mais la jeune femme, loin de se laisser démonter, décida de retourner l'arme contre sa tante avec une audace rafraîchissante. Elle redressa le menton, plantant ses yeux clairs dans ceux de Julie.

​— Et toi alors, tante Julie ? Avec un rythme de vie pareil, à parcourir le monde au milieu de nulle part, à traquer des bêtes sauvages... Il y'a de la place pour un homme ou pas ?

Prise au piège à son propre jeu, Julie sentit ses muscles se contracter.  Voilà bien un sujet qu'elle préférait éviter. Une vague d'amusement, mêlée d'un trouble profond, l'envahit. Elle esquissa un sourire énigmatique et rejeta ses cheveux flamboyants en arrière.

​— Oh, tu sais... Rien n'est jamais aussi simple... Entre mes voyages, les animaux, mes appareils photos, je n'ai pas trop de disponibilités pour les relations amoureuses, éluda Julie en bottant habilement en touche.

Un rire complice et un brin taquin s'échappa des lèvres d'Ingrid.

-- Tu as raison, il ne faut pas tout dévoiler maintenant... Un brin de mystère est tellement plus excitant !

Les deux femmes se regardèrent avec un sourire complice, savourant en silence ce jeu de miroirs où, chacune à leur tour, elles venaient de garder jalousement leurs secrets.

Elles abordérent d'autres sujets moins personnels. Assises face à l'immensité de la vallée, bercées par la quiétude du village, la conversation finit par se tarir peu à peu. Non pas par ennui ou lassitude, mais parce qu’elles se sentaient en osmose ensemble sans être obligées de parler. 

​Julie essayait de détourner le regard, de contempler les tuiles romaines des toits environnants ou les reflets du soleil sur les collines, mais ses yeux, traîtres malgré elle, revenaient inlassablement se poser sur sa nièce. Dans son tee-shirt ajusté sous le blouson qu'elle avait entrouvert, la silhouette d' Ingrid s'imposait avec une beauté magnétique.

​Chaque détail physique devint pour Julie une obsession silencieuse. Elle détaillait la ligne de ses clavicules à peine hâlées par le soleil, le galbe parfait de sa poitrine qui se soulevait au rythme de sa respiration calme, et cette candeur rafraîchissante qui émanait de chaque parcelle de son être. C'était une attraction physique presque instinctive, un aimant invisible qui semblait l'aspirer, à laquelle il paraissait impossible d'échapper.

" Bon sang, pourquoi je la regarde comme ça ? " pensait-elle avec stupeur.

​Elle luttait intérieurement. Une part d'elle, effrayée par l'intensité de ce désir, tentait désespérément de dresser des barrières, de se rappeler les convenances, et surtout la nature même de leur lien familial.

" Non, faut que j'arrête de la regarder comme si je voulais la manger à la petite cuillère... je ne devrais pas ressentir ça !, se répétait-elle en se mordant légèrement la lèvre inférieure.

​Mais c'était un combat perdu d'avance.

​Plus elle essayait de résister, plus la gravité de ce corps jeune et épanoui l'attirait irrésistiblement. Ses paupières se plissèrent imperceptiblement tandis qu'elle replongeait dans cette contemplation interdite, totalement absorbée par la fascination.

Ingrid, qui réalisa l'absence de sa tante perdue dans de secrètes pensées, laissa échapper un sourire à la fois tendre et compatissant. Ses grands yeux clairs la sondérent avec une innocence désarmante, inconsciente du combat intérieur qui se jouait dans la tête de sa tante. 

​— Tu es ailleurs, tante Julie. Tout va bien ? murmura Ingrid de sa voix cristaline, penchant légèrement le buste en avant pour réduire l'espace qui les séparait. À quoi penses-tu ?

​Prise sur le fait, Julie rougit intensément. Totalement surprise de se sentir désarmée et perdue, elle qui n'avait jamais peur de rien et savait tout contrôler.

Devant la question de sa nièce qui était comme un rappel à l'ordre, un frisson de glace succéda à la fournaise. Julie détourna brusquement le regard, fixant ses doigts qui tambourinaient nerveusement sur la table en bois. Les remords l'assaillirent, froids et impitoyables.

"Qu'est-ce que je fais ? C'est la fille de ma sœur, comme une enfant à côté de moi... Comment je peux avoir de telles pensées? se reprocha-t-elle avec une amertume soudaine. La morale la rattrapa rapidement. 

-- Rien, j'étais juste bien, à savourer le moment présent. 

-- Oh, moi aussi ! Cet endroit est magique, et je me sens tellement à l'aise avec toi !

Ingrid hésita un dixième de seconde, son cœur manquant un battement sans qu'elle sache pourquoi, avant de glisser ses doigts dans ceux de sa tante,  comme pour sceller leur complicité. Leurs peaux s’épousèrent avec une évidence troublante. Un simple effleurement qui donna des frissons à Julie qui, comme  brûlée, retira vivement  sa  main. 

-- Allez, si on bougeait d'ici ! lança t-elle un peu brusquement. 

Leurs verres à peine terminés, elle glissa un billet sur la table en bois vermoulu, se leva, et resta interdite quand  Ingrid lui tendit la main. Un geste simple, presque instinctif, mais lourd de toute cette osmose qui les enveloppait dans une bulle sensorielle.

" Te fais pas des films, c'est juste un geste de tendresse ! se persuada Julie. 

Elle prit sa main en tremblant légèrement. Mais, lorsque Ingrid chercha à entremêler ses doigts avec les siens dans un contact plus intime, comme un couple le ferait, ce fût carrément une coulée de lave qui submergea Julie. Elle tressaillit brusquement. Cherchant le regard de sa nièce qui lui renvoya un regard aussi limpide que candide, agrémenté d'un sourire radieux. Totalement inconsciente de tout ce qu’elle provoquait chez sa tante...

​Elles s'engouffrèrent dans les dédales labyrinthiques du vieux village perché. Autour d'elles, les façades en pierre patinées par les siècles offraient un écrin de fraîcheur et de mystère. Épaules contre épaules, marchant au même rythme, elles formaient un couple d'une beauté magnétique qui semblait défier les lois de l'évidence et de la morale.

​Plus elles avançaient dans les ruelles pavées, plus le monde extérieur s'effaçait, réduit à néant. Une osmose totale, presque organique, les enveloppait. Chaque pas synchronisé, chaque effleurement de leurs mains unies agissait comme un baume et un poison délicieux.

Pour Ingrid, malgré ses efforts de masquer ses émotions, c'était une révélation bouleversante. En cet instant précis, elle se sentait étrangement vivante, traversée par une vague d'énergie pure et sauvage qu'elle n'avait jamais soupçonnée. Un contraste saisissant avec sa vie d'avant, parfaite et réglée comme une horloge bien huilée, précise, sans surprises, entre ses études et son petit ami. Un quotidien bien sous tous rapports où elle s'était toujours forcée à la retenue, bridant ses élans et étouffant ses désirs dans un carcan de conventions,  toujours meurtrie par son passé. Avec Gilbert, elle jouait un rôle, sage et mesurée. Ici, aux côtés de sa tante, cette femme volcanique qui tenait sa main avec une assurance absolue, après une hésitation touchante, elle avait l'impression de tomber les masques. Elle était enfin elle-même, libre d'exister, de ressentir, de brûler.

​Julie, sentant le frémissement de la main de sa nièce dans la sienne, tourna légèrement la tête vers elle. Ses yeux ambrés brillaient d'un éclat protecteur et possessif à la fois. Sans un mot, elle resserra son étreinte, guidant Ingrid plus profondément dans les ruelles ombragées, comme une femme qui a l'habitude de mener la danse. C'était terriblement excitant de se laisser aller, Ingrid se sentait prête à s'abandonner un peu plus à cette liberté enivrante. En totale connexion avec sa tante qu'elle connaissait pourtant si peu...

 Ce dimanche midi, le soleil de la Côte d'Azur inondait la terrasse aux tons clairs du restaurant, brossant de reflets dorés les nappes en lin blanc. C'était l'un de ces établissements chics où le temps suspend son vol entre le bleu de la mer Méditerranée et le bruissement des palmiers, à Juan Les Pins, près du port. Heureusement, les parasols offraient une ombre bienvenue. Julie était arrivée 30 minutes plus tôt pour prendre le temps de prendre un café et se retrouver seule avec ses pensées professionnelles et ses futurs projets. Lorsqu'elle leva les yeux et qu'elle vit avancer sa nièce, son esprit oublia d'instinct tous ses projets. À vingt-quatre ans, l'étudiante incarnait une fraîcheur désarmante. Ses cheveux blonds encadraient un visage d'une innocence pure, contrastant avec la silhouette sculpturale d'une femme pleinement épanouie. Dans sa robe légère, Ingrid avait l'air un peu intimidée.

La robe qu'elle portait semblait presque liquide, épousant chacun de ses mouvements avec une grâce diaphane tout en suggérant la sobriété et un mélange d’audace mesuré.

​Confectionnée dans un voile de soie vaporeux couleur ivoire, la tenue jouait habilement sur les contrastes entre la candeur et la sensualité. Un décolleté subtil en V plongeait délicatement sur sa poitrine généreuse et rebondie, dont les formes voluptueuses soulevaient l'étoffe au rythme de sa respiration troublée. La taille, finement cintrée par une couture souple, accentuait la cambrure parfaite de ses reins avant de libérer le tissu en un jeu de plis fluides.

​À chaque pas, la légèreté de la matière s'écartait légèrement pour deviner le galbe parfait de ses cuisses dorées par le soleil. C'était une pièce d'une apparente innocence, mais qui, sur ce corps jeune et magnifiquement épanoui, energique, devenait une arme de séduction redoutable, oscillant en permanence entre la pudeur de ses vingt-quatre ans et l'éclat insolent d'une féminité pleinement éveillée.

-- Toi, ma jolie, tu pourrais t'habiller n'importe comment, tout faire pour essayer de cacher tes jolies formes, tu seras toujours une jeune femme terriblement séduisante  ! pensa t-elle en luttant contre la bouffée de chaleur qui venait de l'envahir. 

Ingrid vint à sa rencontre, le visage illuminé par ce sourire insouciant qui désarmait instantanément Julie. Dans sa main gauche, elle tenait un charmant panier en osier tressé d'où dépassait un paquet délicatement emballé. 

En s'approchant de la table où sa tante l'attendait, celle-ci se leva lentement pour l'accueillir. À cet instant, le souffle d'Ingrid se coinça dans sa gorge.

​Julie portait une longue robe noire en maille transparente délicatement parée de vagues de diamants étincelants, épousant à la perfection chaque courbe de ses formes charnelles. La coupe ajustée mettait en valeur sa silhouette sculpturale, révélant ses épaules parfaitement nues dans un port de reine, tandis que le col montant et les jeux de transparence conféraient à l'ensemble une sensualité audacieuse et un raffinement saisissant.

​Foudroyée par une telle vision, Ingrid s'immobilisa une fraction de seconde, les yeux écarquillés d'une admiration sans nom . Elle fut submergée par un mélange de sentiments confus et de vertige devant l'élégance à la fois sauvage et sophistiquée de sa tante. Vite, elle se ressaisit, retrouvant d'emblée son insouciance habituelle. Instinctivement, portée par sa fougue et une affection débordante, elle se pencha pour embrasser Julie.

​Elle l'enlaça fort, l'enveloppant dans une étreinte chaleureuse et spontanée. À cet instant précis, un souffle d'air chaud porta jusqu'aux narines de Julie le parfum envoûtant de sa nièce. C’était une fragrance subtile et délicate, évoquant la fraîcheur acidulée des agrumes mêlée à la douceur poudrée des fleurs blanches, une agréable odeur qui s'accrocha immédiatement à la peau de la photographe. De son côté, Ingrid fût sensible au musc sensuel et animal qui entourait sa tante, le parfum idéal, en accord avec la personnalité de Julie. 

-- Oh, tante Julie. Je suis tellement heureuse de te revoir ! Et tu es... Wahoooooo... Tu es magnifique !

Julie se sentit rougir sous le compliment. 

-- Merci, c'est gentil. Tu es très belle aussi.. 

-- Vraiment ? C'est gentil aussi. Mais je ne pourrais jamais rivaliser avec toi. Aucune femme ne le peut d'ailleurs. Tu as une classe folle qui est unique...

Tout en lui parlant, avant même de glisser sa chaise pour s'installer face à elle, Ingrid plongea vivement la main dans son panier en osier pour en extraire le paquet qu'elle avait dedans. Les yeux brillants d'excitation et de malice, elle tendit l'emballage à sa tante avec un enthousiasme non dissimulé.

​Le cœur de Julie rata un battement, submergée par cette proximité soudaine et par la caresse de ce sillage enivrant.

Avant même de glisser sa chaise pour s'installer face à elle, Ingrid plongea vivement la main dans son panier en osier pour en extraire le paquet qu'elle avait jalousement gardé à l'abri. Les yeux brillants d'excitation et de malice, elle tendit l'emballage à sa tante avec un enthousiasme non dissimulé.

-- Qu'est ce que c'est ? demanda Julie, un peu désarçonnée.

-- Ouvre et tu verras bien ! éclata de rire Ingrid 

Julie posa sa tasse de café. Ses longs doigts aux ongles naturels défirent le ruban avec une lenteur habituelle, tandis qu'Ingrid l'observait, les joues légèrement rosies par l'impatience et la chaleur de l'après-midi.

​Sous le papier apparut un grand cadre en bois flotté, patiné par les embruns. À l'intérieur, une photo grand format capturait un instant de grâce brute. Chloé y figurait en maillot de bain sur une plage sauvage de la Méditerranée, les cheveux blonds emmêlés par le vent, le regard altier fixé sur l'horizon. À ses côtés, une planche à voile sculptait sa silhouette athlétique : des épaules dessinées, un ventre plat et des cuisses fermes, le corps d'une jeune femme pleinement épanouie, baignée par la lumière crue du zénith.

​Un silence soudain s'installa entre elles.

​En découvrant cette silhouette de jeune femme sportive et vibrante, Julie fut traversée par un trouble fulgurant. Un frisson d'interdit et de désir inattendu l'envahit. Elle plissa légèrement les yeux, se demandant une fraction de seconde si sa nièce jouait de ses charmes avec provocation. Le trouble qui avait traversé Julie s’évanouit aussitôt, remplacé par une vague de tendresse attendrie lorsqu'elle croisa les yeux clairs d’Ingrid. Elle comprit, avec un mélange de soulagement et de vertige, que la jeune femme n’avait absolument aucune arrière-pensée. Ce cliché n'était qu'un cadeau innocent, offert sans calcul.

​Ingrid rompit le silence avec un sourire lumineux :

​— C'est un cadeau pour te souhaiter un bon retour. Je voulais que tu l'aies, tante Julie. Tu as raté une décennie entière de ma vie, on ne s'est pas vues depuis dix ans... Je voulais un peu de moi chez toi. Cette photo a été prise il y a trois ans à Leucate, lors d'un championnat de windsurf. J'ai eu la chance de remporter le tournoi ce jour-là, et je crois que c'est le moment où je me suis sentie le plus vivante. Je me suis dit que ça te plairait, toi qui cours après le monde et le mouvement.

-- Merci beaucoup, c'est un très beau cadeau " répondit simplement Julie, plus émue qu'elle ne voulait. 

​Le serveur prit la commande. Elles choisirent le même plat, un goût commun qui les fît rire. Pendant un long moment, elles échangèrent des banalités rassurantes sur le voyage, la météo et la beauté de la station balnéaire, comme pour apprivoiser le temps perdu.

Le serveur vint interrompre leur bulle, déposant de délicieuses assiettes de poissons grillés et un seau de vin blanc rafraîchi, avant de s'éloigner discrètement. Sitôt seules, la conversation glissa naturellement vers le métier de Julie.

​— C'est fascinant de savoir que tu passes ton temps à parcourir le monde pour traquer des bêtes sauvages, juste pour le plaisir de les prendre en photo et immortaliser des moments de grâce, murmura Ingrid, admirative. Tu es tellement libre...

​Julie esquissa un sourire mélancolique en jouant avec le pied de son verre :

​— Je crois que je me sens plus proche des animaux, Ingrid. Ils sont innocents, ils réagissent à l'instinct, sans artifice. J'ai besoin de temps en temps de me couper du monde humain, que je juge souvent hypocrite et tellement moins naturel que le règne animal. Avec eux, les règles du jeu sont claires.

Leurs échanges furent brièvement interrompus par le retour du serveur qui s'enquit de la qualité des plats. Sitôt le jeune homme parti, un grand rire léger fusa entre elles. Malgré les années perdues et l'intensité magnétique qui flottait dans l'air, une osmose évidente et une immense complicité s'étaient encore installées, unissant deux femmes profondément heureuses de se retrouver enfin.

-- C'est tout simplement fascinant, Julie ! Vivre au plus près de la vie sauvage, loin du tumulte... Mais dis-moi, au milieu de toutes ces merveilles, quel a été le tout plus beau moment de ta carrière ?

​Julie eut un beau sourire nostalgique :

-- Oh, sans hésiter, c'était en Tanzanie, au cœur du Serengeti. J'ai passé trois semaines à observer une lionne et ses trois petits. Le summum ? Un soir, alors que le soleil se couchait dans un embrasement de pourpre et d'or, l'un des lionceau s'est approché à moins d'un mètre de mon objectif, s'est assis sagement, et m'a regardée fixement avec une curiosité désarmante. À cet instant précis, le temps s'est arrêté. J'ai su pourquoi je faisais ce métier : pour cette connexion magique et silencieuse avec la nature.

-- Waouh... C'est grandiose !. Mais avec le recul, face à de telles bêtes... Est-ce qu'il t'est déjà arrivé d'avoir peur ? Vraiment peur ?

​Julie éclata d'un rire complice tout en baissant mystérieusement la voix.

-- Oh, ma chère Ingrid... Tu me demandes l'impossible !

-- Pourquoi donc ?

-- ​Je ne peux pas répondre honnêtement à cette question. ​Je tiens absolument à préserver le mythe et je refuse de détruire l'admiration sans bornes que tu as pour moi.

​Tu penserais quoi si je te racontais qu'en réalité, l'héroïne intrépide que tu idolâtres se fait parfois littéralement pipi dessus tellement elle a la trouille ! Non, non, plutôt mourir que t'avouer certains secrets peu reluisants de mon métier !

Le rire cristallin d'Ingrid résonna gaiement dans le restaurant, léger et contagieux, apportant une bouffée de fraîcheur qui enchanta Julie.

S'essuyant une petite larme de rire, les yeux pétillants d'espièglerie, Ingrid répondit :

-- Non, non, en effet, ne dis rien alors ! 

Avec des étoiles plein les yeux, Ingrid continua d'écouter ses récits d'expédition sans jamais se lasser, littéralement fascinée. 

​La discussion dériva inévitablement sur un terrain plus délicat lorsque le sujet de la mère d'Ingrid fut abordé. Le visage de Julie se durcit mais elle avait besoin de savoir. 

-- Dis-moi, Ingrid... En parlant d'évasion et de grands voyages, je réalise qu'on a bifurqué sur ma vie, mais je n'ai plus trop de nouvelles de tes parents ces derniers temps. Ma sœur a coupé les ponts depuis 5 ans. Qu'est-ce qu'ils deviennent, ils sont toujours en déplacement ?

​Ingrid sourit avec une pointe de nostalgie teintée d'amertume.

-- Oh, mes parents... Tu les connais, pour eux, la vie est un échiquier permanent. Ils se sont installés à Paris il y a maintenant deux ans. C'était une opportunité en or qu'ils ne pouvaient pas refuser sur le plan de la carrière. ​Papa a pris la tête de la division européenne d'un grand cabinet de conseil international. ​Maman, quant à elle, dirige une agence de communication de crise très en vue dans le 8ème arrondissement. Ils ont toujours fait passer leur ambition professionnelle et le besoin de briller dans les hautes sphères avant tout le reste. Pour eux, habiter à Paris, recevoir dans les beaux quartiers, fréquenter les cercles d'influence et soigner leur statut social et leur apparence, c'était l'aboutissement logique de toute une vie de sacrifices familiaux.

​Julie écoutait avec empathie :

-- C'est vrai qu'ils ont toujours eu cette exigence de réussite et ce besoin de paraître. Mais du coup, tu arrives à les voir de temps en temps ?

-- Pas trop. Mais c'est ainsi, c'est la vie comme on dit !

Ingrid soupira doucement, tripotant machinalement sa fourchette avant de croiser le regard bienveillant de Julie. 

​-- On s'appelle régulièrement, oui, et on se voit pour les grandes occasions... mais pour être tout à fait honnête, la distance géographique n'a pas vraiment effacé nos vieux démons. Avec ma mère, la relation reste extrêmement conflictuelle. Elle n'a jamais accepté que je refuse la voie traditionnelle des grandes écoles de commerce ou de droit, ce qu'elle attendait de moi. ​Pour elle, choisir des études artistiques ou plus libres, c'était presque une trahison envers le standing de la famille. Tant pis. J'ai vécu trop longtemps sous le poids des attentes familiales, la jeune femme soumise et effacée a évolué à ce sujet, j'ai décidé de vivre pour moi, de prendre en main mon destin, et peu importe que cela perturbe mes parents. Ils finiront par accepter...

-- Ils t'aiment, donc bien sûr qu'ils finiront par accepter tes choix de vie...

Ingrid soupira, baissant les yeux vers sa serviette.

​— Si quelqu'un peut me comprendre,  c'est bien toi,  tante Julie ! Tu es passée par là... maman et toi, vous avez toujours été sur deux planètes différentes. Elle est restée ancrée dans sa vie mondaine, obsédée par les apparences et le qu'en-dira-t-on. Pour elle, il faut toujours suivre une ligne de conduite très stricte, très droite, dictée par cette fichue société bien-pensante. Elle n'a jamais compris ton choix de vie, ton indépendance...

​— Nous n'avons plus aucun contact, et ce n'est pas plus mal, trancha Julie d'une voix douce mais ferme. Nous n'avons jamais parlé le même langage.
​Ingrid leva les yeux vers sa tante, et dans son regard brilla une lueur de profonde gratitude. Elle tendit la main par-dessus la table pour effleurer celle de Julie, savourant cette douleur partagée qui les rendait plus proches. 

Le contact de la main d’Ingrid sur la sienne fit l'effet d'une décharge électrique. Julie retint imperceptiblement son souffle, traversée par un frisson voluptueux qu’elle ne s’expliquait pas. Un trouble soudain et troublant l'envahit : pourquoi ce simple effleurement de peau, venu de sa propre nièce, déclenchait-il en elle une telle onde de chaleur ? Pourquoi avait-elle  ce don de toujours la perturber ? Elle retira furtivement sa main, cherchant à contenir le tumulte de ses pensées, tandis que la jeune femme, absorbée par le fil de leur discussion, ne remarquait rien de ce vertige intime.

​Leur conversation glissa à nouveau sur le terrain glissant des non-dits familiaux.

​— Tu sais, reprit Ingrid d'une voix plus posée en reposant sa fourchette, malgré tout ce qu'on peut penser, maman n'a jamais dit de mal de toi. C'est un sujet presque tabou à la maison, un silence lourd que personne n'ose briser. Mais au fond de moi, je suis convaincue qu'elle est triste de cette séparation. Dix ans sans se parler, pour deux sœurs... c'est une blessure silencieuse.

​Julie esquissa une grimace amère, détournant un instant les yeux vers les vagues qui venaient s'échouer contre la jetée. Le monde rigide de sa sœur lui paraissait toujours aussi insupportable.

​— Les apparences et les conventions ont toujours dicté sa vie, Ingrid. Je ne suis pas sûre qu'elle sache seulement ce que c'est que de vivre pour soi, lâcha Julie avec un mélange de rancœur et de lassitude.

​— Peut-être, concéda doucement Ingrid. Mais les années passent, et je me dis qu'il faudrait bien qu'un jour l'une de vous fasse le premier pas pour faire la paix. Tu devrais la recontacter, lui dire que tu es de retour dans la région...

​La jeune femme marqua une hésitation, ses grands yeux clairs fixés sur sa tante avec une lueur d'espoir profonde.

​— Dis-moi, tante Julie... est-ce que je peux lui dire que tu es rentrée, ou tu préfères le silence ?

​Julie secoua immédiatement la tête, une ombre de refus traversant son regard.

​— Non, Ingrid. Surtout pas. Je ne suis pas prête à la revoir, ni à replonger dans ce tourbillon de relations toxiques. Je ne veux que du positif autour de moi. Donc, pour l'instant, ça doit rester notre secret. Rien qu'entre nous.

​En entendant ces mots, une vague d'excitation pure et enfantine illumina le visage d’Ingrid. Elle avait une perche à saisir pour détendre l’atmosphère. Avec une grimace enfantine, elle mima des frissons parcourant tout son corps, faisant trembler ses bras tendus en avant avec ses mains ouvertes.

- Brrrrrr.... Notre premier secret... j'adore ! J'espère qu'il y en aura plein d'autres !

Julie éclata de rire, ravie que sa nièce détourne la conversation sur un sujet bien plus léger et plaisant. 

Avec son innocence naturelle, sa jeune nièce ne mesurait pas les conséquences de sa réaction, ignorante de la vie cachée de sa tante. Celle-ci esquissa un pâle sourire, hésitait à répondre, mais sa nature provocante fût la plus forte

- Si tu connaissais tous mes secrets, je pense que tu t'enfuirais ventre à terre sans jamais te retourner ! répondit-elle avec un petit clin d'œil. Elle appuya sa remarque d'un regard fixe et intense, enveloppant sa nièce dans un mystère ambigu. Comme un parfum d'interdit et d'audace. Un frisson d'un tout autre genre venait de s'emparer d'Ingrid, fouettant son imagination dans un jeu dangereux où elle s'aventurait pour la première fois. Au lieu d'être  offusquée ou changer  de  conversation, elle insista :

- Même pas peur ! Dis moi tout, je veux tout savoir ! Même tes secrets les plus inavouables !

Elle affronta le regard de sa tante, mais le feu qui enflamma ses joues trahissait son trouble. Une timidité qui électrisa Julie d'une trop agréable façon. 

La réplique d'Ingrid, à la fois candide et audacieuse, suspendit un instant le temps sur la terrasse baignée de soleil. Julie sentit une vague de chaleur l'envahir. Ce défi, lancé avec toute l'insouciance de ses vingt-quatre ans, réveillait en elle une excitation coupable. Elle mesurait parfaitement la portée de ce petit jeu dangereux mais elle avait envie de savoir jusqu'où sa nièce était prête à aller. 

​— Vraiment ? murmura Julie de sa voix la plus troublante, en inclinant légèrement la tête tout en maintenant son regard ambré fixé sur le sien. Tu es bien sûre d'avoir les épaules pour supporter mes secrets, Ingrid ? Certains sont... brûlants. Ils pourraient te consumer.

​En disant cela, Julie laissa glisser sa main sur la table pour effleurer le bout des doigts de sa nièce, un geste à la fois protecteur et intensément suggestif. Un frisson violent parcourut l'échine d'Ingrid. Le cœur de la jeune femme battait à tout rompre, prisonnière volontaire de ce magnétisme dont elle ne soupçonnait pas encore la véritable nature, croyant jouer à un jeu d'adulte sans danger. Elle haleta légèrement, retenant son souffle, fascinée et terrifiée à l'idée d'aller plus loin. Sans savoir ce qui lui arrivait, elle s'enhardit :

-- Peut-être qu'il y'a en moi un feu sacré qui ne demande qu'à s'éveiller et s'enflammer... répondit-elle d'une voix qu'elle ne reconnaissait plus. Peut-être que la jeune femme trop sage est prête maintenant à tout entendre et tout connaître...

Estomaquée, Julie faillit renchérir mais, brusquement, sentant que la tension devenait incandescente et que la ligne jaune était sur le point d'être franchie dangereusement,  elle se reprit. Elle retira sa main avec une grâce délibérée, redressa le buste et inspira profondément pour chasser le vertige qui la gagnait. Il ne fallait pas s'engager vers ce genre de terrain miné avec sa propre nièce. C'était interdit. 

​— Bon, et si on parlait de choses sérieuses ? lâcha Julie d'un ton faussement détaché, en reprenant sa tasse de café d'une main raffermie. Dis-moi, tu en es où avec tes projets de championnats en windsurf ? Tu comptes te baser uniquement sur la côte méditerranéenne ou tu prévois de voir plus grand ?

​Le contraste brutal entre la charge érotique de l'instant précédent et cette transition vers un sujet purement sportif et banal aissa Ingrid un instant interloquée. La jeune femme cligna des yeux, décontenancée par sa propre audace, puis ce revirement de situation, le souffle encore court et les joues empourprées.

​— Euh... les championnats internationaux ? bégaya-t-elle, essayant de raccrocher ses pensées éparpillées au fil de la conversation. Oui, j'y pense, il y a des qualifications prévues cet été, mais...

​Julie l'écoutait avec un sourire énigmatique aux coin des lèvres, savourant intérieurement le trouble délicieux qu'elle venait de semer, tout en reprenant le contrôle d'une situation qui menaçait de leur échapper à tous les deux.

Ingrid mit quelques secondes à retrouver ses esprits, s'accrochant aux bouées de sauvetage que sa tante venait de lui lancer. Elle lissa sa serviette sur ses genoux, secoua légèrement la tête pour chasser le tourbillon de sensations qui l'étourdissait encore, et plongea dans le vif du sujet.

​— Pour les championnats internationaux, reprit-elle d'une voix un peu plus assurée, les qualifications commencent dès le mois prochain à l'étranger. J'ai repéré une étape décisive en Sardaigne, puis d'autres épreuves en Grèce et aux Canaries. C'est l'année ou jamais pour basculer chez les professionnelles.

​Julie l'écoutait avec une attention sincère, l'experte en elle reprenant le dessus sur la femme troublée. Elle appréciait cette mutation soudaine de la conversation vers la discipline et l'ambition sportive d'Ingrid.

​— La Sardaigne... C'est un spot magnifique, mais particulièrement technique avec le vent thermique qui souffle dans les bouches de Bonifacio, commenta Julie, les yeux soudain brillants d'un intérêt professionnel. Tu as déjà testé tes réglages de gréement pour les surfs dans le clapot méditerranéen ? Là-bas, la moindre erreur de portance se paye cash. Aucun droit à l'erreur. 

Ingrid la contempla avec stupeur 

-- Dis donc, tu en connais un bout sur le windsurf. Je ne savais pas...

 Julie se redressa aussitôt avec fierté, bombant sa lourde poitrine tout en redressant ses épaules nues en arrière. 

-- J'ai été jeune moi aussi, n'oublie pas. Le windsurf était l'une de mes passions. 

Pendant de longues minutes, le restaurant de Juan-les-Pins se transforma en salle de briefing tactique. Entre deux gorgées de vin blanc et quelques bouchées de leur assiette de poissons, les deux femmes disséquèrent les courants, la force des vents d'est, la puissance des voiles de compétition et la gestion de la pression psychologique lors des départs en ligne.

​Julie, habituée à guetter le moindre mouvement de la faune sauvage aux quatre coins du globe, retrouvait chez sa nièce cette même tension pure, cette adrénaline brute face aux éléments. Elle mesurait la discipline de fer qu'exigeait le windsurf de haut niveau, un contraste saisissant avec la douceur insouciante que dégageait le visage d'Ingrid.

​— Tu as l'étoffe pour aller chercher un podium européen, tu le sais ? lâcha soudain Julie en la fixant droit dans les yeux, l'air grave et admiratif. Ce n'est pas seulement du sport, Ingrid. C'est un engagement total.

​Les joues de la jeune femme s'empourprèrent à nouveau, non plus de timidité face au jeu de séduction précédent, mais de fierté. Entendre cette reconnaissance de la part d'une femme aussi indépendante et voyageuse que Julie avait une saveur particulière.

La conversation s'était apaisée, portée par la technicité des plans d'eau et la rigueur du sport de haut niveau, mais l'esprit de Julie, lui, avait totalement décroché.

​En observant les mouvements des mains d'Ingrid qui mimaient le largage d'une écoute sur une vague, devant cette passion et la fougue de la jeunesse,  Julie fut soudainement happée par une vision mentale brûlante. Cette discipline de fer, les qualités sportives exigées par le windsurf, cette façon qu'avait sa nièce de dompter les éléments déchaînés... n'étaient-ce pas les prémices d'une autre forme de talents cachés ? Dans des ébats intimes ?

​Malgré elle, Julie laissa dériver ses pensées. Elle ne put s'empêcher d'imaginer Ingrid hors du cadre sportif, loin des planches à voile et des tournois officiels. Que devenait cette énergie féroce une fois les portes refermées ? Sous ses airs de jeune femme douce, candide et insouciante, se cachait-elle une autre facette, autrement plus volcanique ? Dans les relations amoureuses ? Avec son petit ami, dont Ingrid avait si peu dévoilé. Comment était-il ? Quel âge ? S'il était proche de l'âge de sa nièce, cela devait être un jeune amant inexpérimenté. Sans imagination. Sans fantaisie. Incapable d'assouvir les appétits de la jeune femme si celle-ci faisait l'amour comme elle pratiquait le sport. Ce qui voudrait dire que cette beauté sauvage devait ignorer encore beaucoup de choses sur les secrets des plaisirs charnels. Mais qu'en serait-il si Ingrid se risquait à essayer avec une autre femme ? Une lesbienne mâture, friande de créativité érotique, de jeux sensuels. Submergée par une vague dévastatrice, Julie se mit à l'imaginer dans l'intimité des corps, dans les affres d'un amour interdit. Elle se représenta Ingrid se transformant en tigresse déchaînée, capable d'une sensualité sauvage, ardente et performante. Une amante insatiable, espiègle et audacieuse, prête à mordre la vie et les plaisirs à pleines dents dans les bras d'une femme. Cette idée, à la fois folle et enivrante, traversa l'esprit de Julie comme une décharge électrique, rouvrant brutalement la vanne du désir qu'elle venait à peine de refermer.

​Un frisson chaud parcourut l'échine de la photographe. Ses yeux ambrés se rétrécirent imperceptiblement, accrochés aux lèvres d'Ingrid qui continuait de parler sans se douter une seule seconde des pensées subversives et passionnées qui bousculaient sa tante. Le contraste entre l'innocence apparente de la jeune femme et cette face cachée, torride et indomptable qu'elle venait de fantasmer, rendait le jeu de plus en plus dangereux, et délicieusement irrésistible.

" Oh, ma vieille, qu'est-ce qui te prend à divaguer et imaginer de telles choses à chaque fois que tu es avec elle !" se maudit-elle.

Elle essaya de se raccrocher à la conversation. Leurs voix se firent plus douces, glissant sur des banalités rassurantes pour s'éloigner des abîmes trop brûlants de leurs pensées.  Pourtant, à mesure que les mots perdaient de leur intensité, une autre conversation, muette et magnétique, s'était installée entre elles. 

​Absorbées par leur bulle d'osmose et de complicité retrouvée, Julie et Ingrid s'observaient à la dérobée. Chaque regard en coin, chaque sourire esquissé ou mèche de cheveux rejetée en arrière devenait un spectacle fascinant pour l'autre. Elles se jaugeaient, hypnotisées, essayant de dissimuler tant bien que mal le trouble immense qui les habitait. Julie s'efforçait de garder une contenance de femme mûre et assurée, tandis qu'Ingrid masquait sa fascination derrière des éclats de rire un peu trop vifs. Aucune d'elles n'osait s'avouer l'évidence de ce qui se tramait sous la surface.

​Le temps, suspendu à leur fascination mutuelle, s'était mis à fuir sans qu'elles n'en aient la moindre conscience. ​Autour d'elles, la terrasse s'était étrangement vidée. Les clients avaient payé et déserté les lieux les uns après les autres, emportés par le milieu de l'après-midi. Seule leur table restait occupée, isolée au milieu des chaises déjà relevées et empilées contre les autres tables par un personnel de service à bout de patience. Finalement, un toussotement discret, un brin trop appuyé, les sortit brusquement de leur torpeur.

​Un serveur, fatigué de ronger son frein près du comptoir, s'avança vers leur table en brandissant l'addition avec un sourire désarmant de politesse. 

​— Excusez-moi de vous interrompre, mesdames... murmura le jeune homme, les yeux amusés par l'évidente confusion des deux femmes. Mais nous allons devoir fermer, exceptionnellement il n'y a pas de service ce soir. 

​Ingrid rougit jusqu'aux racines des cheveux, brusquement ramenée à la réalité. Elle ramassa machinalement son sac, tandis que Julie, reprenant contenance avec toute l'assurance de son âge, esquissa un sourire complice en glissant une carte bancaire vers le serveur. 

-- Non, attends, je paie ma part ! protesta Ingrid.

-- Trop tard, ma puce. 

Julie venait de régler la note. 

-- La prochaine fois, c'est moi qui t'invite, renchérit Ingrid sur un ton ferme. 

Sa tante balaya la remarque d'un geste désinvolte tandis qu’elle se levait. Ramassant son sac en osier, Ingrid l'imita. Dans un silence électrique, elles quittèrent la table et s'engagèrent sur le pavé chaud de Juan-les-Pins, Au moment de se dire au revoir, elles s'arrêtèrent, toutes deux suspendues dans une hésitation muette.

​Dans un réflexe de protection et s'imposant une barrière stricte, Julie tendit rapidement les mains vers l'avant, les paumes ouvertes, cherchant à n'offrir qu'un contact mesuré et strictement amical. Mais au même instant, portée par son élan spontané et sa tendresse coutumière, Ingrid s'avança vivement pour l'enlacer et l'embrasser sur les joues, ignorant totalement cette distance de sécurité. Cette confusion créa une délicate maladresse : Julie se retrouva à attraper les mains de sa nièce au milieu du mouvement, tandis qu'Ingrid, déjà penchée en avant pour se blottir contre elle, se figea un instant, surprise par cette barrière improvisée. Un sourire gêné flotta sur les lèvres de Julie, traduisant toute la tension et ses tourments intérieurs. Finalement, elles s’embrassèrent très pudiquement. 

-- On se revoit bientôt, tante Julie. Hein ? Tu me le promets ?

-- Oui... Oui, bien sûr... répondit Julie sans réfléchir. 

Une promesse tiraillée entre la raison et le désir, avec comme seule priorité pour l'instant de s'éloigner et remettre de l'ordre dans ses idées. Évitant de suivre des yeux la démarche de sa nièce qui partait de son côté, Julie prit le chemin inverse. 

 

 

 La lumière dorée de la fin d'après-midi filtrait à travers les petits rideaux en vichy de la cuisine, dessinant des lignes géométriques sur le lino ciré. La maison était silencieuse.

​Ingrid s'affairait près du plan de travail, un torchon noué autour de sa taille. Devant elle, une montagne de légumes attendait d'être épluchée pour le gratin du soir. Ses gestes étaient méthodiques, presque machinaux, mais ses épaules étaient détendues — un luxe qu'elle n'aurait pas cru possible quelques mois plus tôt.

​Gilbert poussa la porte et s'arrêta un instant sur le seuil, une mallette professionnelle à la main. Devinant l'activité dans la cuisine, il s'y rendit aussitôt. Pour Rita, il était l'ancre, le point fixe dans un océan de souvenirs chaotiques.

​— Tu es rentré plus tôt que prévu, remarqua-t-elle en tournant la tête, un sourire timide mais chaleureux s'étirant sur ses lèvres.

​— Moins de monde sur la route, même aux heures de pointe, répondit Gilbert d'une voix neutre, en posant sa mallette avec précaution près de la porte. 

Ingrid rit doucement, un son léger plein de retenue. 

​— Remercie les matchs finaux de Roland Garos retransmis à la télévision !

​Gilbert s'avança, retira sa veste qu'il accrocha à la patère, puis s'approcha de l'îlot central. Il hésita une fraction de seconde — un réflexe hérité de sa prudence maladive — avant de prendre un couteau dans un tiroir et de s'emparer d'une carotte.

​— Pour une fois que le sport a une utilité positive, observa-t-il en faisant glisser la lame avec une lenteur et gaucherie, pelant la peau orange avec lenteur. 

Contrairement à beaucoup d'hommes, Gilbert détestait le sport. 

Ingrid s'immobilisa un instant, le couteau suspendu au-dessus d'une pomme de terre. Elle le regarda faire, fascinée par cette douceur tranquille qui émanait de lui. Il n'y avait chez Gilbert ni la brutalité imprévisible de Paul, ni les reproches incessants qu'elle avait l'habitude d'endurer autrefois. Juste cette présence, discrète mais indéfectible. Comme une ancre, le point fixe dans un océan de souvenirs chaotiques. 

-- Tu t'en sors très bien, un vrai cordon bleu, la complimenta t-il. 

-- Merci, t'es adorable...

Il avait toujours un mot gentil pour la mettre en valeur. Elle leva les yeux vers lui avec reconnaissance. Leurs regards se croisèrent au-dessus des épluchures. Dans les yeux clairs d'Ingrid il n'y avait ni politesse ni exigence démesurée ; juste une confiance fragile qu'elle construisait brique par brique. Retrouver confiance chez un homme. 

​Il déposa la carotte épluchée dans le saladier, fit un pas de plus vers elle et, dans un élan qui le surprit lui-même par sa spontanéité, posa une main chaude sur son épaule.

​— Tu es une femme incroyable et tu ne dois jamais douter de tes qualités et de ta force, dit-il avec une certitude absolue. Tu es exactement là où tu dois être. Ce sont les autres qui souvent ne sont pas à leur place...

​Ingrid, luttant contre les larmes qui lui montaient aux yeux, posa sa main par-dessus la sienne, savourant ce contact simple, ancré dans le réel. Le monde extérieur pouvait bien s'effondrer ou cacher ses pires monstres ; ici, dans cette cuisine baignée de lumière, la vie reprenait ses droits, une banalité après l'autre. Ennuyeuse certaines fois, mais c'était sa zone de confort dont elle avait réellement besoin en ce moment. 

Gilbert s'était remis à peler les légumes avec une régularité apaisante, tandis qu' Ingrid, les mains plongées dans l'eau tiède de l'évier pour rincer les pommes de terre, fixait distraitement le résultat. Elle avait l'esprit ailleurs. De nature sensible, Gilbert savait détecter ce qui ne se voyait pas. Quelque chose semblait flotter dans l'air, une agitation inhabituelle derrière son calme habituel. Il en eut vite la confirmation. 

​— Tu ne devineras jamais qui j'ai croisée début de semaine à la piscine, lâcha soudain Ingrid en se retournant, s'essuyant les mains machinalement dans son torchon.

​Il ralentit le mouvement de son couteau. Pour lui, le hasard n'existait guère, mais dans la vie de sa petite amie, il prenait souvent des formes inattendues.

​— Une vieille amie d'enfance ? demanda-t-il d'un ton neutre, tout en reportant un instant son attention sur elle.

​— Non. Tante Julie, s'exclama-t-elle en esquissant un sourire à la fois amusé et incrédule. Je ne l'avais pas vue depuis plus de dix ans. On a discuté un moment sans se reconnaître, à cause du bonnet et des lunettes de piscine. C'était trop drôle ! Je ne te l'ai pas dit l'autre soir au téléphone car je voulais te raconter ça de vive voix. Puis on s'est revue deux fois cette semaine. Elle m'a fait faire un tour en moto, c'était génial ! Magique... Puis on a mangé ensemble avant-hier. Le midi. Oh, c'était formidable aussi ! Je suis tellement heureuse qu'elle soit revenue sur la côte d'Azur !!

Gilbert suspendit son geste, essayant de dissimuler son étonnement sous un regard placide. 

-- Toi, en moto ? 

-- Oui, incroyable, non ? Sur un gros engin, une énorme BMW, je ne sais pas sa puissance, je n'y connais rien, mais j'ai adoré ça !

Le couteau de Gilbert s'arrêta net sur la planche à découper. Un frisson imperceptible traversa sa mâchoire, mais son visage demeura parfaitement impassible — un masque habituel chez lui puisqu'il savait être rarement démonstratif ou impulsif. 

​Au fond de lui, cependant, une alarme silencieuse venait de retentir.

​Depuis le premier jour, Gilbert avait secrètement redouté ce moment. Il s'était toujours arrangé pour maintenir Ingrid dans un périmètre rassurant, conscient que sa vulnérabilité et ses traumatismes passés faisaient d'elle une compagne idéale, une écorchée vive comme lui.. Mais l'idée qu'elle puisse rencontrer quelqu'un capable de la faire sortir de sa coquille, de l'aider à s'émanciper et à s'ouvrir au monde le terrorisait. Et si, un jour, sa cuirasse se brisait définitivement ? Si elle réalisait qu'un homme émotionnellement vide comme lui ne lui suffisait plus, et qu'elle décidait de voler de ses propres ailes pour découvrir la vie — cette vie dont lui était fondamentalement incapable d'éprouver la beauté.

​Une sueur froide commença à perler dans sa nuque. S'émanciper signifiait s'éloigner...

​Il observa Ingrid du coin de l'œil, guettant le moindre signe de rébellion dans ses traits. Mais il remarqua aussi l'hésitation dans sa voix, la petite lueur d'insécurité qui persistait au fond de son regard.

Pour apaiser la tempête qui grondait sous son calme apparent, il se raccrocha à une pensée rassurante. Si cette impulsion vers l'extérieur était venue d'un homme — un collègue, un ami, ou n'importe quel professeur ou figure masculine de son entourage —, il aurait immédiatement paniqué et élaboré mentalement des scénarios de contrôle.

​Mais c'était une femme, de surcroît de sa propre famille. Sa tante. 

​Cette simple distinction fit retomber la tension d'un cran dans sa poitrine. Une tante, c'était inoffensif. C'était le giron familial, un cercle clos qui ne menaçait pas directement son emprise ni l'équilibre fragile de leur couple. Gilbert masqua son soulagement derrière un hochement de tête mesuré et reprit sa coupe de carottes, se convainquant que la situation était toujours sous contrôle.

​— C'est... une bonne chose que tu voies ta famille, dit-il d'une voix neutre, en veillant à y glisser juste assez de chaleur pour faire illusion. Tu as le droit de passer du temps avec elle.

Ingrid s'adossa au bord de l'évier, les yeux brillants d'une lueur étrange, un mélange de fascination et de nostalgie.

​— C'est tout le portrait contraire de notre famille, continua-t-elle en secouant la tête. Tante Julie, c'est l'aventurière absolue. Photographe professionnelle animalière, tu te rends compte ? Elle passe des mois dans la savane africaine ou au milieu des steppes mongoles, à dormir sous la tente au milieu des loups ou des grands fauves, toute seule, libre comme l'air. Elle n'a jamais voulu se marier, n'a jamais eu d'enfants, et se fiche éperdument de ce que les gens pensent d'elle. 

​Gilbert l'écoutait attentivement, analysant chaque inflexion de sa voix. Il voyait bien l'admiration sous-jacente, mais aussi une pointe de vertige.

​— C'est un mode de vie peu commun, surtout pour une femme de sa génération, observa-t-il objectivement. La plupart des gens choisissent le confort de la sédentarité.

​— Oh, pour le confort, tu peux repasser ! rit Ingrid, même si son rire s'éteignit rapidement. Tante Julie est un être à part, complètement détachée du confort matériel et de la routine.Avant, elle était en guerre ouverte avec ma mère. C'est l'éternelle histoire du jour et de la nuit. Maman est tellement... enfin, tu la connais. Une vraie bourgeoise coincée, obsédée par les apparences, le qu'en-dira-t-on, la bonne société bien-pensante, tous ces trucs barbants au possible. Pour elle,  sa sœur a toujours été la honte de la famille, une paria qui vit "hors des clous". 

Ingrid croisa les bras, son regard dérivant vers la fenêtre, perdue dans des pensées plus sombres. Le contraste entre l'éducation rigide qu'elle avait subie pour devenir une "jeune fille modèle" et la liberté sauvage de sa tante semblait raviver quelque chose en elle.

​Un silence s'installa dans la cuisine, plus lourd que les précédents. Gilbert sentit, à l'instinct, que la conversation bifurquait vers un terrain plus intime, un territoire émotionnel qu'il peinait toujours à cartographier.

​— Tu as l'air pensive, constata-t-il doucement en s'arrêtant de couper. Est-ce que ça te dérange de l'avoir revue ?

​Ingrid soupira, une inspiration profonde qui souleva ses épaules. Elle baissa les yeux vers le lino avant de lever vers lui un regard empreint d'une vulnérabilité désarmante.

​— Non, ce n’est pas qu'elle me dérange... Au contraire. C'est ça le pire. Quand je l'ai vue, si pleine d'énergie, pétillante, passionnée, racontant ses voyages avec des étincelles dans les yeux, j'ai eu l'impression d'étouffer une fraction de seconde. Ma vie m'a paru si...vide... si ennuyeuse. 

​Elle fit un geste vague de la main, cherchant ses mots, luttant contre sa propre culpabilité.

-- Tu m'as sauvée de tellement de façons, reprit-elle, sa voix se radoucissant pour ne pas le froisser. Je suis stupide. Je devrais me contenter de ce que j'ai, surtout après l'enfer que j'ai vécu avant. Grâce à toi, j'avance tout doucement. J'ai retrouvé un certain équilibre. Tu es un homme calme, prévisible, sur qui je peux compter. C'est tout ce dont j'ai toujours rêvé pour fuir mon passé avec Paul. Tu es tellement bon...

Sa voix se brisa. Non pas pour ce qu'elle venait de dire à son petit ami, comme pour s'en persuader elle-même, mais par d'autres pensées plus insidieuses qui la bousculaient. 

" Mais parfois, j'ai l'impression qu'il me manque quelque chose, pensait-elle. Une sorte de frisson, une passion, ou je ne sais quoi... Quelque chose de vivant, de sauvage. Je me sens coupable de penser ça, parce qu'il est parfait avec moi. Mais c'est comme s'il y avait une partie de moi qui restait endormie, enfermée dans une cage invisible. Je suis bien, en sécurité, mais j'ai l'impression de jouer un rôle de composition dans une vie bien rangée. Je ne sais même pas si c'est normal de ressentir un vide alors que j'ai tout pour être heureuse maintenant. 

​Gilbert la regarda en silence, persuadé qu'elle n'exprimait pas le fond de ses pensées. Une inquiètude qui résonnait en lui d'une manière étrangement familière. Avec l'impression quequelque chose lui échappait. Ou allait lui échapper. Une petite amie qu'il n'était pas certain de connaître vraiment, une façade de normalité construite pour rassurer le monde, derrière laquelle sommeillait une autre nature. Une blessure silencieuse qui pourrait se transformer et la diriger vers d'autres frontières, sans doute à cause de sa fragilité et vulnérabilité. Paradoxalement, ils portaient chacun une forme de souffrance et d'isolement au cœur même de leur couple.

Il fit un pas de plus vers elle, effaçant la distance entre l'îlot de cuisine et l'évier. Sa voix se fit plus grave, presque enveloppante.

​— Tu pourras toujours compter sur moi, ma chérie, dit-il avec une assurance mesurée. Je t'apporterais toujours cette sécurité et ce calme qui sont autant d'éléments indispensables à ton bien-être, tu sais très bien que je fuis les relations conflictuelles ou toxiques. Jamais je ne te ferais du mal. Si tu aimes que la vie soit un long fleuve tranquille, alors continuons ensemble de nous laisser emporter par le même courant. 

​Ingrid le regarda, surprise par la profondeur de sa réponse. Un léger sourire flotta de nouveau sur ses lèvres, soulagée qu'il ne devine pas ses doutes. Elle posa sa tête contre son épaule, respirant son odeur de propre et de calme, se blottissant derrière cette façade de sérénité absolue. 

Sous l'accolade rassurante qu'il offrait à sa petite amie, l'esprit de Dexter cherchait également l'apaisement. Fuyant la menace du changement chez Ingrid.  S'il s'était attaché à elle au tout début, ce n'était pas par hasard. Derrière ses sourires de bravade et son insouciance, il avait immédiatement perçu la même chose que chez lui : une façade. Une construction sociale élaborée pour cacher des fêlures profondes, un masque de normalité pour donner le change à un monde qui faisait peur. C'était précisément cette similarité souterraine — cette solitude partagée de deux êtres qui jouent un rôle pour survivre — qui les rendait si solidement unis. Grâce à elle, il avait également trouvé un équilibre, un foyer. 

​Il resserra imperceptiblement sa prise autour d'elle, autant par amour possessif qu’une terreur viscérale, bien enfouie, de se retrouver à nouveau seul dans le noir.

-, Le monde extérieur est... imprévisible. Il y a des tempêtes partout, continua t-il doucement. Mais rien ne pourra nous atteindre si nous sommes toujours là l'un pour l'autre. 

​Rita acquiesça contre son torse, fuyant ses incertitudes dans une étreinte éperdue, comme pour se raccrocher à la raison. 

 

 

La nuit était tombée sur Cannes, enveloppant la maison d’une moiteur tropicale. Dans le salon, seule une lampe d'appoint diffusait une lumière ambrée et tamisée. Assis à la table basse, Dexter avait ouvert son ordinateur portable. La lueur bleutée de l'écran se reflétait dans ses yeux tandis qu'il feignait de pianoter sur des rapports médicolégaux, tout en veillant à ce que son esprit reste en alerte.

​La porte d’entrée s’ouvrit, puis se referma doucement.

​Rita parut dans l'embrasure. Elle avait déposé son sac à main machinalement, mais quelque chose en elle semblait encore flotter ailleurs. La rencontre de l'après-midi avec sa tante Hélène l'avait remuée de fond en comble. Cette image d’une femme libre, sans attaches, vivant au gré de ses passions et de l'aventure, agissait en elle comme un venin subtil. Elle se sentait traversée par une énergie inédite, un besoin irrépressible de secouer sa propre torpeur, de prouver — à sa tante, au monde, et surtout à elle-même — qu’elle n'était pas qu'une poupée de pacotille enfermée dans un rôle de mère de famille sage.

​Elle s'avança, retira sa veste avec un mouvement plus souple que d'ordinateur, et s'approcha de Dexter.

​Sans un mot, elle vint se placer juste derrière lui, glissant ses mains sur ses épaules avant de faire courir ses doigts le long de sa nuque. Dexter sursauta à peine, un réflexe de dissimulation qu'il masqua immédiatement en inclinant la tête.

— Tu travailles encore tard, murmura Rita. Sa voix était inhabituellement basse, presque voilée, chargée d'une tension électrique.

​— Ce sont les dossiers de la morgue du comté. Ils accumulent du retard, répondit Dexter d'une voix neutre, s'apprêtant à retirer ses mains du clavier pour se tourner vers elle.

​Mais Rita l'en empêcha en posant une main ferme sur son poignet. Elle contourna la table, s'accroupit légèrement à côté de lui, puis vint s'asseoir sur ses genoux. Ses yeux, d'ordinaire si doux et prévisibles, brillaient d'un éclat inhabituel, presque fébrile.

​— Laisse ça, Dexter, souffla-t-elle en glissant ses mains sous le col de sa chemise, sa respiration un peu courte. Oublie les rapports et les analyses. Regarde-moi.

​Dexter cligna des yeux, pris au dépourvu. Pour lui, l'intimité physique avec Rita avait toujours obéi à une sorte de chorégraphie rassurante et convenue, un contrat tacite de normalité. Cette initiative soudaine, presque audacieuse, brisait les codes habituels de leur couple. Son esprit de logicien analysa la situation en une fraction de seconde : Elle cherche à fuir quelque chose. Elle essaie de s'approprier une audace qui n'est pas la sienne.

Pourtant, en bon stratège de sa propre couverture, Dexter savait ce qu'on attendait de lui. Un petit ami normal, amoureux et attentif, n'aurait pas hésité. Même si le sexe n'exerçait sur lui aucune fascination particulière — le voyant plutôt comme une énigme mécanique inutile ou une corvée sociale nécessaire pour maintenir les apparences —, il décida de jouer son rôle.

​— Je suis là, Rita, dit-il avec une douceur calculée, en posant ses mains sur sa taille pour l'attirer plus près.

​Il l'embrassa. Ses lèvres étaient tièdes, ses gestes méthodiques, appliqués à reproduire exactement ce qu'un homme passionné était censé faire dans cette situation. Il chercha à donner le change, à singer l'ardeur que Rita semblait réclamer pour apaiser ses propres démons.

​Mais Rita s'immobilisa presque instantanément.

​Sous ses mains, le corps de Dexter n'avait pas cette vibration brute, ce feu qu'elle venait d'imaginer ou qu'elle cherchait désespérément à raviver. Elle sentait la rigidité de ses muscles, la précision clinique de ses caresses, l'absence totale de folie ou d'abandon. C'était un homme qui exécutait une partition sans fausse note, mais sans âme. Un homme parfait, trop parfait, qui jouait à l'amant comme il jouait à l'humain.

​Le charme se brisa net, comme un miroir fin qu'on venait de heurter.

Rita s'écarta brusquement, ses mains glissant des épaules de Dexter. Elle se redressa, recula de quelques pas, fixant le sol avec un mélange de désillusion et de vertige.

​— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Dexter d'une voix neutre, se forchant à garder une expression de préoccupation tendre.

​Rita secoua la tête, les yeux soudain humides, non de tristesse, mais d'une lucidité brutale.

​— Rien, Dexter. C'est juste... rien, murmura-t-elle en croisant les bras sur sa poitrine, comme pour se protéger.

​Elle le regarda, assise là, immobile devant son écran éteint. Elle venait de comprendre, dans un éclair de lucidité fulgurante, qu'elle essayait de forcer les choses. Elle voulait se sentir vivante, sauvage, libre, à l'image de sa tante Hélène, mais elle cherchait cette étincelle auprès d'un homme qui était, par essence, une forteresse de glace et de silence. Se forcer à l'aimer de cette façon, c'était continuer à jouer un rôle, à se mentir à soi-même dans une autre prison, certes plus dorée, mais tout aussi étouffante.

​De son côté, Dexter la regardait avec une acuité silencieuse. Il comprit immédiatement qu'elle avait perçu la supercherie. Dans les yeux de Rita, ce n'était plus de la timidité ou de l'amour aveugle qu'il voyait, mais le début d'une fêlure. Elle s'était rendu compte qu'elle n'était pas à sa place, et par ricochet, cela signifiait que son emprise à lui, son camouflage parfait, commençait à montrer des fissures.

Un silence lourd s'installa dans le salon, traversé seulement par le bourdonnement lointain du climatiseur. L'excitation était retombée, laissant place à une vérité nue : ils étaient deux solitaires, chacun prisonnier de masques invisibles, réunis par le mensonge d'une normalité qu'aucun d'eux ne parvenait vraiment à habiter.

 

 Sur le perron de la villa, enveloppée par la fraîcheur nocturne de la Provence et les effluves de pinède, Julie resta immobile, le souffle court. Les phares rouges de la citadine venaient de disparaître au bout du chemin, avalés par les méandres de la route de campagne, ne laissant derrière eux que l'écho étouffé d'un moteur poussé à bout.

​Le silence qui retomba fut d'une cruauté absolue. Dans la pénombre, le corps de Julie portait encore les stigmates de la fournaise : sa peau picotait, ses lèvres étaient sèches, et son cœur battait de cette cadence erratique propre aux paroxysmes non achevés. Mais la chaleur physique céda bien vite la place à un vide abyssal.

​Elle venait de la pousser à bout. Elle avait voulu jouer les pyromanes de l'âme, arracher les masques, briser les tabous et forcer Ingrid à regarder sa propre vérité en face. Mais à force de tirer sur la corde raide, la tension avait cédé d'un coup sec, emportant la jeune femme dans une panique aveugle.

​Julie serra les poings, ses ongles s'enfonçant douloureusement dans la paume de ses mains. Et si la route était trop sombre ? Et si l'alcool, mêlé à la panique et aux larmes, finissait par l'envoyer dans le décor ? L'idée d'un accident, née de cette angoisse pure qui lui tordait les entrailles, la pétrifia.

​Elle fit un pas en avant pour s'élancer vers sa propre voiture, prête à se lancer à sa poursuite, avant de s'immobiliser net. Quelle mouche l'avait piquée ? Elle avait brisé la glace de la distance familiale pour franchir un territoire interdit, piétinant les frontières de l'éthique avec une insouciance presque prédatrice.

Revenant lentement sur ses pas pour rentrer dans le salon encore saturé du parfum de sa nièce et des notes mourantes de la musique, Julie se laissa choir sur le bord du canapé. Le regard perdu dans le vide, les mains tremblantes, elle mesurait les dégâts. La partie était loin d'être jouée, et la nuit promettait d'être longue, hantée par le fantôme de cette fuite éperdue.

 

La petite citadine filait à tombeau ouvert sur l'asphalte sombre, ballotée par les soubresauts de la route. À l'intérieur, l'habitacle était une cocotte-minute de panique et de confusion. Ingrid serrait le volant à s'en blanchir les jointures, les yeux grands ouverts fixés sur le ruban de bitume que balayaient machinalement les phares.

​Autour d'elle, la ville défilait — les façades ocres des maisons provençales, les platanes centenaires, les rares réverbères jaunâtres — mais elle ne voyait rien. Le paysage n'était plus qu'un long flux de traînées floues, perçu à travers un écran de fumée et de larmes contenues.

​Sous le double choc de l'alcool qui bourdonnait lourdement dans ses tempes et d'une culpabilité suffocante, son esprit voguait en eaux troubles. Une tempête intérieure, d'une violence inouïe, ravageait ses repères. Ce qu'elle venait de faire — se dénuder, danser de cette façon impudique, s'offrir aux yeux et au désir de sa tante — ne correspondait à rien de ce qu'elle était, ou de ce qu'elle croyait être.

​Des démons qu'elle ignorait totalement s'étaient réveillés au fond d'elle, des pulsions sauvages et étrangères qu'elle n'avait jamais soupçonnées. Comment avait-elle pu en arriver là ? Comment cette fille sage, effacée, dressée pour respecter les codes rigides de sa mère et fuir le qu'en-dira-t-on, avait-elle pu basculer avec une telle désinvolture dans la transgression absolue ?

 Son cœur battait à tout rompre, cognant contre ses côtes comme un oiseau affolé dans une cage. Elle avait l'impression d'avoir ouvert une boîte de Pandore au fond de son âme, libérant une part d'elle-même sombre, sensuelle et indomptable, dont elle redoutait les exigences. Elle fuyait la villa, elle fuyait le regard de Julie, mais surtout, elle fuyait cette femme incandescente et méconnaissable qu'elle venait de découvrir dans le miroir du salon.

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